Étiquette : Pierre Cendrin

Cafard et le travail

Webassociation des auteurs, dissémination de février sur le thème « Le corps dans tout ses états », proposé par Pierre Cendrin, qui n’hésite pas à descendre sur son blog dans les cales du monde social

J’ai rencontré Cafard dans une situation des plus grotesques. Inscrits au chômage, l’Office Régional de Placement nous avait assignés à une mesure, c’est à dire que nous étions contraints de participer à une formation dont le premier module, censé nous remettre sur le droit chemin de l’emploi, s’intitulait sobrement réussir sa campagne. Or, après un début pour le moins fastidieux consacré à la présentation sur powerpoint en long en large et en travers de l’organigramme du prestataire, le module a pris une tournure complètement carnavalesque. Nous étions plus d’une vingtaine de participants plus ou moins jeunes, plus ou moins vieux, nous représentions à peu près tous les secteurs économiques et tous les corps de métiers, dans la salle il y avait des femmes des hommes des secrétaires des comptables des boulangers des employés de commerce des assistants en marketing des gestionnaires d’entreprise des agents de sécurité, l’une avait travaillé dans les assurances l’autre à l’accueil d’un fitness, il y avait un graphiste un livreur de pizza un peintre en bâtiment un joueur de foot-ball américain un motard en Harley Davidson une cheffe de rayon un cuisinier et il y avait Cafard, un jeune type dont le parcours, je m’en souviens, avait impressionné le formateur quand Cafard avait présenté ses expériences et ses qualifications, Cafard avait travaillé dans l’usinage métallique, dans la mécanique de précision, pour les entreprises les plus prestigieuses du pays. Après le powerpoint, le formateur devait avoir un entretien individuel avec chacun d’entre nous si bien qu’il a quitté la salle, nous laissant livrés à nous-mêmes : c’est à partir de ce moment là que le module a véritablement basculé ! De toutes façons on ne trouvera jamais de travail a dit quelqu’un, on devrait plutôt créer notre propre boîte, on a déjà toutes les compétences dans la salle ! Oui mais quoi comme boîte ? On n’a qu’à monter une boîte qui vendrait des sex-toys, les sex-toys c’est ce qui marche en ce moment, a dit la cheffe de rayon. Et c’est comme ça qu’à la fin de la première matinée, le module réussir sa campagne a pris une tournure complètement débridée, tandis que le formateur s’employait, dans son bureau, à définir avec chacun des stratégies individuelles de réussite. A la fin des deux jours de module, je peux vous dire que la boîte autogérée qui vendrait des sex-toys avait bouclé son organigramme, service achat, service vente, marketing, qualité, commandes, livraisons, service après-vente, et je vous passe les détails. C’est en tout cas dans ces circonstances particulières que j’ai rencontré Cafard. Pendant une pause, il m’a raconté qu’il avait écrit un livre, à télécharger librement sur son site Cafard et le travail, livre dans lequel il témoigne des nombreux dysfonctionnements du management, et de la souffrance au travail, dans les entreprises les plus prestigieuses du pays. Une démarche particulièrement courageuse. Courage de se risquer à l’écriture. Courage de nommer, de dénoncer, dans un pays où la retenue et l’auto-censure sont la norme. Une démarche finalement assez proche, me semble-t-il, de celle de Nadejda Tolokonnikova. Car l’histoire de Jean-Robert, que je vous invite à lire ci-dessous (merci beaucoup, Cafard, pour ton autorisation) est aussi une histoire de cadences infernales, d’objectifs insensés, de destruction des corps et des individus au travail.

Jean-Robert

Et maintenant je veux parler d’un homme, Jean-Robert. Je le rencontre quand il revient à cette machine mazak, après des jours d’arrêt de travail à cause de monstres problèmes de dos. Je rencontre un homme super, plein d’honnêteté mais marqué par la vie. Je travaille avec lui pendant trois semaines, en journée, temps durant lequel je me forme. Je vous parle de Jean-Robert car j’apprends son parcours, entrevois toute la souffrance qu’il peut ressentir et il ne m’est pas possible d’écrire sur le travail, sur mon parcours à moi, sur mes incompréhensions et sur le poids, sur l’impact du stress et du mal-être au travail sans parler de lui.

Jean Robert avait été bûcheron la plus grande partie de sa vie, avait vécu dans les bois, sans chauffage, et il avait travaillé sans cesse pour gagner vraiment rien. Son parcours familial avait été aussi très difficile. Je ne me permets pas d’en parler. Malgré tout cela, il décide à 43 ans de faire un apprentissage et un CFC (4 ans d’études et de travail en entreprise) dans l’usinage métallique, dans cette entreprise. Commençant sans connaissances du tout, il arrive à obtenir son CFC et à avoir un emploi dans cette usine, ce que je respecte particulièrement et admire profondément. Il ne parle pas trop de lui mais il est un employé plus que modèle. Par exemple, lorsque nous testons un nouveau programme pour de nouvelles pièces, nous devons chronométrer le temps d’usinage et le temps d’échanger la pièce. Il prend le temps minimal pour changer la pièce le plus rapidement possible. Cela fait que, s’il doit remettre la pièce ou changer un outil, ce qui arrive fréquemment, les temps deviennent impossibles à tenir. Je le vois souvent timbrer sa pause et faire tourner quand même sa machine. Et, sincèrement, je n’ai jamais vu de toute ma vie une personne aussi dévouée à son travail, avec une aussi grande envie de bien faire et un si grand remords d’avoir mal fait, quand cela se passe. Un autre exemple: pendant ma formation, il règle une pièce et le palpeur, c’est-à-dire l’outil pour prendre les mesures du bord de la pièce, se brise en arrivant contre la pièce. Jean-Robert est tout de suite vraiment mal à l’aise et même paniqué au plus profond de lui-même. Le chef arrive :

– Salut, ça va, ça se passe bien ?

Mais quand il voit le palpeur cassé dans les mains de Jean-Robert, il change d’attitude et crie :

– Mais qu’est-ce que c’est, putain, une tige de palpeur, mais tu sais combien ça coûte?  600, 00 CHF ! Mais ce n’est pas possible !

Je vois l’embarras de Jean-Robert et je comprends que le chef réagit comme ça car il voit et sent chez Jean-Robert son attitude et son mal-être du moment. Alors, il insiste à mal lui parler ! J’interviens alors :

– Arrêtez de criez, c’est moi qui ai cassé la tige. Alors, renseignez-vous avant d’accuser à tort ! Et si ce n’est que ça, 600, 00 CHF, alors retirez-les de ma paie, y a pas de problème, j’assume entièrement. Vous avez une autre tige pour que l’on puisse travailler, s’il vous plaît ?

 – Heuuu, ben, désolé.

 – Ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça.

 – Heu, désolé, Jean-Robert, désolé. Je vais vous chercher une nouvelle tige.

Il part nous chercher une nouvelle tige de palpeur et on ne me retire pas les 600, 00 CHF sur ma paie. La dernière semaine où je travaille avec Jean Robert sur la machine, avant que je passe d’horaire de nuit, je lui propose dans l’après-midi :

– Viens, on va boire un café !

 – Non, désolé, je ne peux pas, je n’ai pas le droit.

 – Ah, ah, elle est pas mal celle-là, allez, viens !

 – Non, sérieux, je ne peux pas.

Je vais donc au café avec un autre collègue et, tout en discutant, j’apprends que la direction a convoqué Jean-Robert et lui a fait signer un papier comme quoi il ne peut pas quitter sa machine et qu’il n’a donc pas le droit d’aller au café en dehors de sa pause de 30 minutes. Parce qu’il n’est pas assez productif. Lui qui fait tourner la machine même pendant sa pause ! Tout ça parce qu’il calcule les temps trop courts ! Je suis sidéré. Comment un employeur peut-il faire ça ? Et, de plus, à son employé le plus honnête ? Je ne comprends pas cet acharnement. J’explique le problème du temps à mon chef mais sans parler de cette histoire d’interdiction du café à Jean-Robert. Juste en expliquant que je ne peux pas tenir de tels temps car il y a le remplacement d’outils, etc.

Mon travail de nuit commence. Cela se passe bien. Travaillant uniquement de nuit, je n’ai pas de problème. En décembre, pendant la dernière semaine avant les fêtes, Jean-Robert est absent deux jours car il s’est bloqué le dos en faisant des pièces lourdes sur notre machine. Poser en porte-à-faux, à bout de bras, cela me fait un peu mal au dos, à moi qui suis bien plus jeune que lui. Quand je vois Jean-Robert au travail le lundi soir, je suis étonné comme tout le monde. Je lui demande :

– Déjà rétabli ?

– Non, mais le chef m’a appelé vendredi et il m’a dit que si je n’étais pas là lundi, j’étais loin (viré) … Alors je suis venu.

Je ne comprends pas, mon chef d’atelier n’est pas comme ça et tous ces événements arrivent depuis qu’un nouveau directeur est là. Il vient de la société qui nous soustraite la majeure partie du travail et a racheté la boite. Pendant deux ans, il a mis en place une société en Chine. Très hautain. La Chine avait bien dû renforcer ce caractère. Mais, travaillant de nuit, je n’ai eu à faire à lui qu’une seule fois, quand il a voulu que l’on revienne travailler un samedi après-midi après avoir travaillé la nuit et fini à 7h du matin. Je lui avais alors demandé s’il voulait que je plante ma tente à côté de la machine. Je n’étais pas présent dans les différents échanges mais ma réflexion – qui n’engage que moi – arrive à la conclusion suivante : ce directeur a demandé, peut-être même en insistant fortement, au chef d’atelier qu’il appelle Jean-Robert pour lui dire de venir travailler un ou deux jours avant les fêtes. Pour montrer qu’il fallait lui obéir ? Enfin, le dernier soir, tous ceux de l’équipe du soir et de nuit, nous nous souhaitons de bonnes fêtes autour d’un café et à l’année prochaine ! Quand je reprends le travail au début janvier, on nous annonce, la première nuit, que Jean-Robert est décédé, qu’il a pris des somnifères et autres médicaments, sa voiture et s’est jeté dans un lac. Et là, c’est le choc. Comment ? Comment un homme avec tant de vécus et de combats ? Sa famille ? Non, cela a toujours été et, même si sa vie était dure, il l’aimait, la vie. Même en comptant arbitrairement 98% pour sa vie, sa famille, il reste 2%. Et le travail nous prend en moyenne 8 heures par jour, 5 jours par semaine, 20 jours par mois, donc 160 heures juste pour accéder aux nécessités de la vie, manger, se loger et il est l’un des principaux sujets de la plupart de nos conversations de tous les jours, avec tous nos proches. Je ne peux pas croire que le travail, la lettre signée pour lui interdire le café et l’appel pour l’obliger à travailler, même malade, en le menaçant de la perte de son emploi s’il ne revenait pas, je ne peux pas croire que tout cela ne faisait pas partie des 2% de son choix d’enfin arrêter de se battre. Et, en observant le mal-être émanant tous les jours de mon chef d’atelier, je confirme ma pensée que mon directeur l’avait bien obligé à téléphoner à Jean-Robert. Et là, je comprends que mon chef qui est une bonne personne, va sans doute avoir d’énormes remords de tout ce qui s’est passé. Mais pourquoi ? Parce qu’il a écouté ? Non, j’espère sincèrement qu’il a compris avec le temps que c’est celui qui lui a ordonné de passer cet appel qui est responsable de l’appel. Et cette personne se sent soulagée et exempte de tout car ce n’est pas elle qui a passé l’appel. Ce n’est pas juste à mes yeux. Comment pouvons nous accepter des choses comme ça ? Je ne comprends pas. Je dois donc travailler d’équipe de journée jusqu’à ce que l’on trouve un troisième pour remplacer Jean-Robert et qu’on le forme. Cela va bien, j’essaye de comprendre l’incompréhensible en me disant que, d’un côté, Jean-Robert est aussi enfin en paix, sans personne pour l’emmerder. Plusieurs mois plus tard, au début septembre, après avoir travaillé 10h par jour, 6 jours sur 7 pendant les mois de juillet et août pendant les vacances des autres, je change une pièce assez lourde. Mon dos se bloque. Je laisse donc un mot à mon chef expliquant la situation et je rentre chez moi prendre rendez-vous avec mon médecin. Vers 8h30 du matin, je reçois un coup de téléphone auquel je réponds.

 – Bonjour, Caf’.

 – Bonjour.

 – Monsieur le directeur à l’appareil. Vous allez bien ?

 – Eh bien, non, j’ai rendez vous chez le médecin ce matin, je passerai cet après-midi pour vous donner l’ordonnance.

 – Très bien, alors rétablissez-vous bien. Et vous pouvez même commencer à chercher du travail ailleurs.

 – Cela veut dire quoi ?

 – Cela veut dire, quand vous revenez, vous pouvez chercher du travail ailleurs, nous ne vous garderons pas.

 – Alors, sachez Monsieur que je ne reviendrai pas. Je passerai cet après-midi pour prendre mes affaires. Et vous allez me payer ma semaine de dédite que vous me devez.

 – Ce n’est pas la peine de passer, je ne veux pas vous voir.

 – Mais moi oui, Monsieur, et j’ai beaucoup de choses à vous dire. Alors, à cet après-midi.

Sur ce, je raccroche. Je ne comprends toujours pas cette réaction. Enfin, je vais chez le médecin, j’ai un lumbago. En rentrant, je m’arrête au travail pour récupérer mes affaires, dire au revoir à mes collègues et voir ce monsieur. Je rentre dans l’usine, je vais vers mon collègue sur ma machine pour récupérer mes affaires et je lui explique que je suis licencié, que je prends mes affaires et que je pars. A peine nous commençons à discuter que mon chef et le directeur arrivent. Le directeur me dit:

– Alors, c’est bon, vous venez, vous sortez tout de suite.

– Attendez, attendez, je dis au revoir à mes collègues et il me reste des affaires dans le tiroir.

Je sors mes affaires, il me tire vers les vestiaires, tout tombe, je n’ai pas de sac plastique, et il répète:

– Dépêchez-vous, dépêchez-vous !

– Désolé, je n’ai pas de sac plastique, je vais chercher une serviette dans l’auto.

Je vais alors chercher une serviette pour y mettre mes affaires et en pose quelques unes que j’ai dans les mains. Quand je reviens, je prends mes affaires et le directeur me pousse hors des vestiaires:

– Allez, sortez ! Sortez tout de suite !

– Non, mais ça va ?! Arrêtez ! Vous ne voulez quand même pas me pousser et que je tombe ! J’ai un lumbago, au cas où vous l’auriez oublié. Et moi, j’ai des choses à vous dire.

Nous sommes dans l’atelier vers la sortie, mon chef est là qui, me connaissant, me regarde avec l’air de dire: « S’il te plait, Cafard, c’est sur nous qu’il va se défouler ! » Le directeur enchaîne :

– Je n’ai rien à entendre de vous, vous n’êtes même pas capable d’être présent quand on a besoin de vous, et, en plus, vous m’avez menacé au téléphone, vous m’avez dit que vous alliez me faire payer !

Je m’entends rire:

– Vous plaisantez, là? ! Rassurez-moi! Je viens de faire deux mois à 60 heures par semaine, 6 jours sur 7 parce que tout le monde prend ses vacances et vous me dites que je ne suis pas là quand on a besoin de moi !!! Ha ha ha et permettez-moi de vous dire, Monsieur, que c’est vous le menteur : je ne vous ai jamais menacé. Je vous ai juste dit que je ne reviendrai pas travailler et que, oui, vous alliez me payer ma semaine de dédite (délai obligatoire pour rompre un contrat en intérim ou payable à l’employé).

– De toute façon, je n’ai pas à vous entendre, Monsieur !

– La vérité n’est pas toujours bonne à entendre.

– Allez-vous en tout de suite et je vous interdis de remettre un pied dans cette usine !

 – Sachez, Monsieur, que c’est vous qui êtes en train de faire couler cette usine, non seulement vous êtes un menteur mais vous prenez les gens pour des petits Chinois. Monsieur, nous sommes en Suisse et l’esclavage est aboli depuis longtemps.

 – Sortez ! Je vais m’assurer personnellement que vous ne trouviez plus jamais aucun travail en Suisse, je vous en fais la promesse!

Et il claque la porte d’entrée de l’usine. Je vais partir quand je me rends compte que j’ai oublié de lui dire une chose. Et quelle chose ! Alors, je ré-ouvre la porte, je mets un pied dedans et crie:

– Eh, Monsieur !

Il se retourne fin enragé et, avant même qu’il puisse parler, je poursuis:

– J’ai failli oublier, il y a une certaine personne, c’est vous, et vous seul, qui l’avez tuée. Et je viens déjà de remettre un pied dans l’usine et je trouverai du travail facilement, ne vous en faites pas !

Je referme alors la porte de l’usine et rentre chez moi, soulagé, même si, encore une fois, je ne comprends pas cette injustice. Je suis soulagé d’un poids : si cette personne ne se rend pas compte de sa responsabilité, cela lui aura été dit au moins une fois. Car je ne peux pas laisser des personnes dans l’ignorance des conséquences de leurs actes. Si elles ne sont pas conscientes, c’est qu’elles sont vraiment sincères et c’est bien plus dangereux que leurs soi-disant haines, je pense. Si mon passage dans cette entreprise est terminé, mon expérience de la vie, du travail et mes incompréhensions ne font que grandir et se consolider. Un homme bien a abandonné ce merveilleux combat qu’était sa vie. Tout cela à cause de quoi ? La famille ? Les problèmes ? Le travail ? Ou, tout simplement, s’est-il résigné à aller voir ailleurs, ne supportant plus l’absurdité de certaines réalités de la vie ? Je ne sais pas, tant de choses auraient pu en être la cause. Mais une chose me semble sûre, l’appel pour revenir travailler même en étant malade a été l’élément déclencheur. Cela fait déjà quelques années, Jean-Robert, et je ne t’ai pas vraiment bien connu. Mais je veux te remercier, tu m’as appris beaucoup sur la vie, tu étais une personne vraie et qui a beaucoup donné. Qu’as-tu reçu en retour ? Encore merci. J’aime à m’imaginer que personne ne te met plus de stress et que tu es bien sans voir tout ce qui se passe ici.

En complément :

1. à lire sur le blog du Monde Diplomatique un excellent article de Morgane Kuehni, sociologue du travail à l’Université de Lausanne :

Obligés de travailler… tout en cherchant du travail

En Suisse, faux emplois pour vrais chômeurs

Les syndicats et le patronat s’apprêtent à renégocier, à la fin 2013, la convention d’assurance-chômage française. Ils devront trouver comment remédier au déficit de l’Unedic, alors qu’il n’y a jamais eu autant de sans-emploi dans le pays. Pendant ce temps, la Suisse, elle, pousse jusqu’à son terme la logique d’activation, c’est-à-dire la politique visant à remettre au travail ceux que l’on soupçonne toujours de fainéantise.

par Morgane Kuehni, juillet 2013 (Lire la suite ici)
2. à lire également, en écho à la démarche contributive de Cafard, cet entretien avec Bernard Stiegler sur Bastamag

Raconter une histoire

Dans le cadre de la webassociation des auteurs, dissémination de décembre sur le thème « raconter une histoire »

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C’était un blog que je lisais dans le train à l’époque je travaillais à l’autre bout du pays une heure de train à l’aller une heure de train au retour, le train était toujours bondé mais je ne voyais pas les passagers je n’écoutais pas les conversations je lisais le blog, l’auteur du blog publiait moi je lisais j’essayais de tenir la cadence il écrivait constamment de nouveaux billets auxquels s’ajoutaient sans cesse de nouveaux commentaires or j’ai toujours considéré qu’il était de mon devoir de lire aussi les commentaires selon moi les commentaires font partie intégrante du corpus d’un blog au même titre que la prose de l’auteur, notez que par la fenêtre j’aurais pu regarder le jour se lever j’aurais pu regarder la nuit tomber j’aurais pu regarder le lac et les sommets enneigés défiler mais la tête penchée vers le sol, je lisais le blog, il faut dire qu’à l’époque mon travail consistait à faire en sorte que les gens me racontent des histoires des histoires et encore des histoires, un travail certes intéressant mais fatigant épuisant, à la fin de la journée je n’avais qu’une hâte monter dans le train et lire le blog car le blog ne racontait rien, au contraire l’auteur brouillait les pistes, toute amorce de récit était dynamitée, des narrateurs apparaissaient, proliféraient puis disparaissaient comme des lapins, en outre le texte était truffé d’hyperliens disposés comme des chausses-trappes de sorte qu’immanquablement vous cliquiez dessus tout en sachant d’avance qu’ils n’aboutiraient nulle part, sans parler des commentateurs qui sans cesse ajoutaient leur grain de sel, vous avez travaillé toute la journée, coincé dans une toute petite pièce avec des gens qui doivent vous raconter une histoire mais qui ne peuvent pas raconter une histoire parce qu’ils ne parlent pas votre langue et que vous ne parlez pas la leur, vous êtes fatigué épuisé mais la lecture du blog ne vous épuise pas d’avantage, au contraire, la lecture du blog, lecture certes difficile, ardue, demandant beaucoup de concentration, dans un train bondé où vous n’avez réussi à vous asseoir qu’en jouant des coudes au détriment peut-être d’une personne plus fatiguée que vous car bien des travaux sont incomparablement plus harassants que de rester toute la journée dans une petite pièce à écouter des histoires, la lecture du blog au contraire vous détendait, et si elle vous détendait, c’était parce que l’auteur avançait sans scénario ni plan établi, le fait est que ce blog n’était pas un blog comme les autres, on sentait que l’auteur ne s’écoutait pas écrire, qualité ô combien rare et précieuse pour un blog, personnellement je sais que je suis incapable d’écrire sans m’écouter c’est pourquoi j’ai renoncé depuis longtemps à écrire, notez que pour mieux préciser mon propos je ne devrais pas dire ce blog ne racontait pas d’histoire je devrais dire ce blog ne s’écoutait pas raconter des histoires car avec le recul je reste frappé par la très grande cohérence du projet, projet autant politique qu’esthétique d’ailleurs, en lisant le blog on ressentait de fait qu’une insurrection était imminente, on comprenait clairement qu’entre la révolution et l’esclavage il n’y avait pas le choix et cela, l’auteur le documentait extrêmement bien, allant jusqu’à préciser quelles pourraient être les premières mesures révolutionnaires, en parallèle on suivait de manière très fragmentaire les tribulations de différents narrateurs, les uns par exemple entreprenaient des voyages insensés aux antipodes, d’autres tenaient de précaires chroniques sociales, certains dessinaient tandis que d’autres filmaient, liste non exhaustive, tant était étourdissante l’inventivité de l’auteur, comment est-il possible qu’une seule et même personne écrive si rapidement et dans des registres aussi différents me demandais-je le soir en marchant vers mon domicile, la tête penchée vers le sol, il est vrai que l’auteur interrompait parfois ses publications, je pars quelques jours loin de toute terre habitée dans un lieu sans connexion disait un des narrateurs, j’en profitais pour relire certains billets dont le sens m’avait échappé, ou pour dévisager les passagers, écouter les conversations, regarder le jour se lever, la nuit tomber, le lac et les sommets enneigés défiler, je savais que bientôt, la publication reprendrait avec de nouveaux narrateurs de nouvelles images et de nouvelles idées, or, un jour, je m’en souviens très bien car non loin de moi étaient assis deux types dont l’un n’arrêtait pas de dire génial,

– comment ça va ta boîte ? demandait le deuxième,

– génial répondait le premier, je viens d’embaucher une jeune ingénieure elle est géniale,

– et tes vacances ?

– génial, on a loué un voilier de douze mètres en Croatie mais là on va partir au Bouthan, pour les visas ma femme connaît quelqu’un à l’ambassade c’est génial,

– et ta maison ?

– génial, on est en train de l’agrandir en achetant celle d’à côté,

je me souviens que le type qui disait tout le temps génial feignait si bien l’absence d’inquiétude qu’il avait fini par m’effrayer et qu’indisposé par la conversation je m’étais penché pour lire le blog, or, depuis ce jour, je n’ai plus jamais réussi à m’y connecter, depuis ce jour, le blog a, semble-t-il, définitivement disparu.

Liste des blogs cités dans les liens, par ordre d’apparition :

La Fabrique éditions : Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan & Kamo

Aux îles Kerguelen , Laurent Margantin

Dans les cales du monde social, Pierre Cendrin

La limace à tête de chat, Lucien Suel, Le Silo

Ouvert, Mathilde Roux, Quelque(s) chose(s)

image : Lausanne Aigle/Aigle Lausanne