Clair de Crime

Assis à son bureau — une plaque de verre posée sur deux tréteaux métalliques —  Laurent Margantin écrit soi-disant un roman policier. En réalité, debout de l’autre côté de la table en verre dépoli, c’est l’assassin recherché par toutes les polices du monde qui lui dicte tout. Laurent Margantin le cache et l’héberge en échange de son récit. Récit qui permettra enfin à Laurent Margantin d’écrire le roman policier sur lequel il s’échinait en vain depuis des années.

C’est ainsi Mesdemoiselles Mesdames et Messieurs que, dans le cadre de la dissémination de juin 2015 de la webassociation des auteurs sur le thème “l’auteur héberge un assassin”,  j’ai tout naturellement demandé à Laurent Margantin l’autorisation de disséminer un extrait de son roman policier inédit.

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Communiqué important

Laurent Margantin me fait savoir à l’instant qu’il ne peut malheureusement pas donner suite à ma requête : l’assassin recherché par toutes les polices du monde vient de prendre la fuite avant d’avoir achevé son récit.

Werner Kofler

Hôtel Clair de Crime

(Triptyque alpestre II)

La fiancée et Mme Zimmermann se mettent toutes deux à chercher le portier de nuit, d’abord en ouvrant et inspectant toutes les chambres non occupées. (Le ciel se couvre, un front d’orage approche. Le narrateur nous mène par les escaliers et corridors de l’hôtel ; ça sent le crime, ici, il devait arriver quelque chose. Aha, la chambre numéro 24, la porte est ouverte. Très suspect. Quelqu’un ? il y a quelqu’un ? Non, plus personne ici, personne dans la maison. Couloir, enfilade de chambres, la caméra légère pivote.) Au moment où les deux femmes passent devant la chambre de l’inquiétant étranger qui, la veille au soir, se prétendait musicien de chambre virtuose et pestait à cause de son alto perdu, elles n’en croient pas leurs yeux et, comme touchées par la foudre, reculent brusquement : La porte de la chambre est entrouverte, le lit n’est pas défait ; mais sur le sol, dans une immense flaque de sang, gît le portier de nuit, un couteau de cuisine planté dans le dos, la chemise lacérée par les coups de couteau. (Panique, horreur, désordre insensé.) Plus tard, le médecin légiste constatera sept coups de couteau dont le premier, donné avec une force énorme, dut être mortel. Le meurtrier, dont il est sûr qu’il descendait pour la première fois dans cet hôtel et qu’il ne pouvait pas connaître le portier de nuit, doit avoir accompli ce geste dément comme sous le coup d’une ivresse sanguinaire. Le déroulement du crime et son motif demeurent obscurs. — Dans l’obscurité, dans l’obscurité, obscurité délirante, pénombre infernale. Mais sept coups de couteau, et le premier déjà fatal !, je devais être dans une sacrée forme. Alors comme ça, je serais devenu un assassin, est-ce possible ? Une commission placée sous ma direction fera la lumière.

Editions Absalon, 2012, p.45, 46, trad. Bernard Banoun

Autres textes de et autour de Werner Kofler à lire sur Oeuvres Ouvertes

Journal Kafka

Merci à Laurent Margantin de nous offrir sa traduction du Journal de Kafka en format epub, à télécharger ici :

Journal Kafka epub

 

Franz Kafka, Journal 1910, Extrait

1.2 Les spectateurs se figent quand le train passe.

1.3 Sa gravité me tue. La tête dans le faux col, les cheveux figés et bien ordonnés sur le crâne, les muscles au bas des joues tendus à leur place

1.4 Est-ce que la forêt est toujours là ? La forêt était encore à peu près là. Mais à peine mon regard avait-il fait dix pas que je renonçai et me laissai reprendre par la conversation ennuyeuse.

1. 5 Dans la forêt sombre dans le sol détrempé je ne m’orientais que grâce au blanc de son faux-col.

1.6 En rêve je priais la danseuse Eduardowa d’accepter quand même de danser la czardas encore une fois. Elle avait une large bande d’ombre ou de lumière à travers le visage, entre le bas du front et le milieu du menton. Quelqu’un est venu juste à ce moment-là en faisant les gestes dégoûtants d’un intrigant qui s’ignore, pour lui dire que le train allait partir. A la manière qu’elle eut d’écouter cette information, j’ai été envahi par la conscience terrible qu’elle ne danserait plus. « Je suis une femme méchante et mauvaise n’est-ce pas ? » dit-elle. Oh non dis-je pas ça et je me suis apprêté à partir dans n’importe quelle direction.

1.7 Auparavant, je l’ai questionnée sur les nombreuses fleurs qu’elle portait dans sa ceinture. « Elles viennent de tous les princes d’Europe » dit-elle. Je me suis demandé ce que ça pouvait bien vouloir dire, que ces fleurs fraîches dans sa ceinture eussent été offertes à la danseuse Eduardowa par tous les princes d’Europe.

1.8 La danseuse Eduardowa, une passionnée de musique circule en tramway comme partout accompagnée de deux violonistes qu’elle fait souvent jouer. Car il n’y a aucune interdiction qui empêcherait de jouer dans le tramway si la musique est bonne, agréable aux voyageurs et ne coûte rien, c’est-à-dire si l’on ne passe pas ensuite parmi les voyageurs pour recueillir de l’argent. Il est vrai que c’est un peu surprenant au début et que chacun trouve ça incongru pendant quelques instants. Mais en pleine marche, avec un fort courant d’air et dans une rue silencieuse, c’est une mélodie charmante.

 Image : nationale 79, Allier, France

Radio Pelikan

Pour cette dissémination de la web-asso des auteurs, ce mois-ci sur le thème invention d’une webradio littéraire, proposé par Laurent Margantin, je lance Radio Pelikan, en commençant par une petite émission en forme de premier Pas :

On y trouve, sous forme de courtes séquences, des paroles écrites pour l’occasion, des sons des textes et des musiques glanés dans les nuages, des points et des virgules, et des extraits d’oeuvres, publiées sur le web ou ailleurs :

Une histoire populaire de l’humanité, Chris Harman

Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin

Merci à Eric Schulthess (blog Sons de chaque jour), pour ses bons conseils techniques !

Un voyage inédit

Web-association des auteurs

présente

dissémination de septembre 2014

Ecrire au monde entier

un thème proposé par

Laurent Margantin

Les textes que je vous invite à découvrir ont été écrits par des adultes francophones qui apprennent ou ré-apprennent à lire et à écrire. Textes écrits dans l’urgence d’un cours du soir hebdomadaire, par des personnes de toutes origines géographiques, jeunes d’ici et d’ailleurs réfractaires au système scolaire, femmes de la Terre de Feu, d’Afrique Noire. Textes écrits — en écho à ceux d’auteurs publiés sur le web — comme dans une langue neuve, inédite, étrangère.

Je me déplace en vélo pour aller au travail certains jours je prends la voiture pour aller au travail il y a des jours où il fait froid et d’autres qu’il fait beau et pour aller au travail le trajet est rapide et il y a des places de parc pour le vélo quand je prends la voiture il y a des places à côté je dois me parquer mais il n’y a pas toujours de la place je dois aller ailleurs pour trouver une autre place.

Un jour je marche avec ma famille

Un jour je ne marche plus en famille

Un jour je marche avec mon fiancé

Un jour je continue de marcher avec mon fiancé

Un jour je marche seule

Et là un jour je continue de marcher avec mon copain

Et là je marche toujours avec des amis

Et je marche toujours pour muscler les pieds

Un jour je marche droit sur une route

Et un jour je marche à côté des personnes

Il se levait à six heures avec une envie d’apprendre des nouvelles choses. Il se levait il buvait son café prenait son petit-dèj devant la télé ensuite il se préparait pour partir une fois sorti de la maison il allumait son mp3 c’est parti. Il arrivait au dépôt il se changeait parlait avec ses collègues. Une fois prêt ça reboit un café. Le patron donnait son planning ensuite il partait sur le chantier il préparait son matériel il travaillait souvent avec l’apprenti de deuxième il aimait bien faire des blagues. Le bruit des rouleaux des machines du petit chauffage toute la journée, cinq heures trente finissait le travail prenait la voiture rentrait au dépôt il se changeait prenait le train rentrait.

J’avais trente ans j’allais toujours au marché et je prenais le bus à l’arrêt pour aller vendre les marchandises je mangeais à midi après je prenais le bus pour rentrer j’habitais dans la ville on l’appelait Aubala. Après deux ans je l’ai quittée pour me rendre au village et là-bas au village j’ai trouvé les gens qui étaient gentils j’allais souvent les trouver on discutait les choses de la vie et quand la nuit tombait tout le monde rentrait chez lui on se disait bonne nuit gros bisous dormez bien à demain.

Je rentre dans une chambre de trente mètres carrés je suis avec mon bidon de vingt-cinq kilos. Je vais commencer à peindre mes murs. Je ne vais pas commencer à peindre le milieu du mur, je commence toujours par le sens de la lumière. Je rentre dans la chambre il y a une porte en bois, je peux la faire soit en peinture synthétique, ou à l’eau. J’ai ma caisse à pinceaux qui contient des pinceaux à radiateur et à pouce à base de poils de cochon. J’ai mes rouleaux à dispersion naturels, à base de poils de moutons. Dans ma caisse à outils j’ai mes mastics, le 2K pour le bois, j’ai mon mastic en poudre pour les murs, j’ai mon acrylique pour la finition avec le scotch.

A Santiago du Chili, ma chambre était au deuxième étage dans une vieille maison, mon lit en métal avec des couvertures en laine, des draps en coton qui étaient très froids en hiver. Cette chambre elle était petite, il y avait un tapis rouge, une petite armoire et une table pour poser mon sac d’école. Dans le toit il y avait une grande fenêtre où parfois je regardais les étoiles.

Par la fenêtre de la salle de cours je vois la rue des Moulins qui descend dans la rue il y a les feux rouges les voitures arrivent au feu s’arrêtent pour attendre leur tour pour passer. Je vois les gens qui passent à la rue d’autres sont bien d’autres ne sont pas bien parce que les gens ont beaucoup de soucis la vie n’est pas facile pour tout le monde.

Avec mon premier oeil je vois de la neige.

Avec mon deuxième oeil je regarde la matière de la neige.

Avec mon troisième oeil, je vois des animaux qui se baladent.

Avec mon quatrième oeil, je vois de la neige sur les arbres et des enfants qui jouent à faire des bonhommes de neige.

Avec mon cinquième oeil, je regarde la montagne et respire l’air naturel.

Avec mon sixième oeil, je regarde la construction des chalets et le village et ses loisirs.

Avec mon septième oeil, je vois des toits de maison couverts avec de la neige.

Notes

1. En écho : Charles Pennequin, Un jour Laurent Margantin, Nuit de Sindelfingen Georges Perec, Espèces d’espaces, la page ; La Vie mode d’emploi, Chapitre LVII Josée Marcotte, Yeux 2. Adressés « au monde entier », d’autres textes sont à lire sur Espèce de blog 3. Image : embarcadère pour l’île Saint-Pierre, Ligerz, Suisse, août 2014

Raconter une histoire

Dans le cadre de la webassociation des auteurs, dissémination de décembre sur le thème « raconter une histoire »

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C’était un blog que je lisais dans le train à l’époque je travaillais à l’autre bout du pays une heure de train à l’aller une heure de train au retour, le train était toujours bondé mais je ne voyais pas les passagers je n’écoutais pas les conversations je lisais le blog, l’auteur du blog publiait moi je lisais j’essayais de tenir la cadence il écrivait constamment de nouveaux billets auxquels s’ajoutaient sans cesse de nouveaux commentaires or j’ai toujours considéré qu’il était de mon devoir de lire aussi les commentaires selon moi les commentaires font partie intégrante du corpus d’un blog au même titre que la prose de l’auteur, notez que par la fenêtre j’aurais pu regarder le jour se lever j’aurais pu regarder la nuit tomber j’aurais pu regarder le lac et les sommets enneigés défiler mais la tête penchée vers le sol, je lisais le blog, il faut dire qu’à l’époque mon travail consistait à faire en sorte que les gens me racontent des histoires des histoires et encore des histoires, un travail certes intéressant mais fatigant épuisant, à la fin de la journée je n’avais qu’une hâte monter dans le train et lire le blog car le blog ne racontait rien, au contraire l’auteur brouillait les pistes, toute amorce de récit était dynamitée, des narrateurs apparaissaient, proliféraient puis disparaissaient comme des lapins, en outre le texte était truffé d’hyperliens disposés comme des chausses-trappes de sorte qu’immanquablement vous cliquiez dessus tout en sachant d’avance qu’ils n’aboutiraient nulle part, sans parler des commentateurs qui sans cesse ajoutaient leur grain de sel, vous avez travaillé toute la journée, coincé dans une toute petite pièce avec des gens qui doivent vous raconter une histoire mais qui ne peuvent pas raconter une histoire parce qu’ils ne parlent pas votre langue et que vous ne parlez pas la leur, vous êtes fatigué épuisé mais la lecture du blog ne vous épuise pas d’avantage, au contraire, la lecture du blog, lecture certes difficile, ardue, demandant beaucoup de concentration, dans un train bondé où vous n’avez réussi à vous asseoir qu’en jouant des coudes au détriment peut-être d’une personne plus fatiguée que vous car bien des travaux sont incomparablement plus harassants que de rester toute la journée dans une petite pièce à écouter des histoires, la lecture du blog au contraire vous détendait, et si elle vous détendait, c’était parce que l’auteur avançait sans scénario ni plan établi, le fait est que ce blog n’était pas un blog comme les autres, on sentait que l’auteur ne s’écoutait pas écrire, qualité ô combien rare et précieuse pour un blog, personnellement je sais que je suis incapable d’écrire sans m’écouter c’est pourquoi j’ai renoncé depuis longtemps à écrire, notez que pour mieux préciser mon propos je ne devrais pas dire ce blog ne racontait pas d’histoire je devrais dire ce blog ne s’écoutait pas raconter des histoires car avec le recul je reste frappé par la très grande cohérence du projet, projet autant politique qu’esthétique d’ailleurs, en lisant le blog on ressentait de fait qu’une insurrection était imminente, on comprenait clairement qu’entre la révolution et l’esclavage il n’y avait pas le choix et cela, l’auteur le documentait extrêmement bien, allant jusqu’à préciser quelles pourraient être les premières mesures révolutionnaires, en parallèle on suivait de manière très fragmentaire les tribulations de différents narrateurs, les uns par exemple entreprenaient des voyages insensés aux antipodes, d’autres tenaient de précaires chroniques sociales, certains dessinaient tandis que d’autres filmaient, liste non exhaustive, tant était étourdissante l’inventivité de l’auteur, comment est-il possible qu’une seule et même personne écrive si rapidement et dans des registres aussi différents me demandais-je le soir en marchant vers mon domicile, la tête penchée vers le sol, il est vrai que l’auteur interrompait parfois ses publications, je pars quelques jours loin de toute terre habitée dans un lieu sans connexion disait un des narrateurs, j’en profitais pour relire certains billets dont le sens m’avait échappé, ou pour dévisager les passagers, écouter les conversations, regarder le jour se lever, la nuit tomber, le lac et les sommets enneigés défiler, je savais que bientôt, la publication reprendrait avec de nouveaux narrateurs de nouvelles images et de nouvelles idées, or, un jour, je m’en souviens très bien car non loin de moi étaient assis deux types dont l’un n’arrêtait pas de dire génial,

– comment ça va ta boîte ? demandait le deuxième,

– génial répondait le premier, je viens d’embaucher une jeune ingénieure elle est géniale,

– et tes vacances ?

– génial, on a loué un voilier de douze mètres en Croatie mais là on va partir au Bouthan, pour les visas ma femme connaît quelqu’un à l’ambassade c’est génial,

– et ta maison ?

– génial, on est en train de l’agrandir en achetant celle d’à côté,

je me souviens que le type qui disait tout le temps génial feignait si bien l’absence d’inquiétude qu’il avait fini par m’effrayer et qu’indisposé par la conversation je m’étais penché pour lire le blog, or, depuis ce jour, je n’ai plus jamais réussi à m’y connecter, depuis ce jour, le blog a, semble-t-il, définitivement disparu.

Liste des blogs cités dans les liens, par ordre d’apparition :

La Fabrique éditions : Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan & Kamo

Aux îles Kerguelen , Laurent Margantin

Dans les cales du monde social, Pierre Cendrin

La limace à tête de chat, Lucien Suel, Le Silo

Ouvert, Mathilde Roux, Quelque(s) chose(s)

image : Lausanne Aigle/Aigle Lausanne