L’usage des corps

Il convient maintenant de rendre à l’esclave la signification décisive qui lui revient dans le processus anthropogénétique. L’esclave est, d’une part, un animal humain (ou un homme-animal), et de l’autre, dans la même mesure, un instrument vivant (ou un homme-instrument). L’esclave constitue donc, dans l’histoire de l’anthropogenèse, un double seuil : par lui la vie animale passe dans l’humain, de même que le vivant (l’homme) passe dans l’inorganique (dans l’instrument) et vice-versa. L’invention de l’esclavage comme institution juridique a permis la capture du vivant et de l’usage du corps dans les systèmes productifs, en bloquant temporairement le développement de l’instrument technologique ; son abolition dans la modernité a libéré la possibilité de la technique, c’est-à-dire de l’instrument vivant. Dans le même temps, dans la mesure ou son rapport avec la nature n’est plus médiatisé par un autre homme, mais par un dispositif, l’homme s’est éloigné de l’animal et de l’organique pour s’approcher de l’instrument et de l’inorganique jusqu’à presque s’identifier avec lui (l’homme-machine). Aussi – comme il avait perdu, avec l’usage des corps, la relation immédiate à sa propre animalité – l’homme moderne n’a-t-il pu s’approprier véritablement l’émancipation par rapport au travail que la machine aurait dû lui procurer. Et si l’hypothèse d’un lien constitutif entre esclavage et technique est correcte, il n’est pas étonnant que l’hypertrophie des dispositifs technologiques ait fini par produire une forme d’esclavage nouvelle et sans exemple.

Giorgio Agamben, L’Usage des corps, Homo Sacer , 2, Seuil, 2015, p. 124, 125

Image : Ile Saint-Pierre, Suisse

Lecture d’été : Homo sacer

La naissance des camps à notre époque apparaît ainsi comme un événement qui marque d’une façon décisive l’espace politique même de la modernité. Elle se produit dès lors que le système politique de l’Etat-nation moderne, qui se fondait sur le lien fonctionnel entre une certaine localisation (le territoire) et un ordre juridique (l’Etat), articulés par la médiation de règles automatiques d’inscription de la vie (la naissance ou la nation), est soumis à une crise durable et que l’Etat décide de prendre directement en charge la vie biologique de la nation. Si la structure de l’Etat-nation est ainsi définie par trois cercles : le territoire, l’ordre juridique et la naissance, la rupture de l’ancien nomos ne se produit pas dans les deux sphères qui le constituaient selon Schmitt (la localisation, Ordung, et l’ordre Ordung), mais précisément en ce point qui marque en eux l’inscription de la vie nue (la naissance, qui devient ainsi nation). Parce que quelque chose ne peut plus fonctionner dans les mécanismes traditionnels qui réglaient cette inscription, le camp devient le nouveau régulateur caché de l’inscription de la vie dans l’ordre politique — ou plutôt, le camp est le signe de l’impossibilité où se trouve le système de fonctionner sans se transformer en une machine létale. Il est significatif que les camps apparaissent en même temps que les nouvelles lois sur la citoyenneté et sur la perte de nationalité des citoyens (non seulement les lois de Nuremberg sur la citoyenneté du Reich, mais aussi les lois sur la dénaturalisation des citoyens promulguées par presque tous les Etats européens entre 1915 et 1933). L’état d’exception, qui était essentiellement une suspension temporaire de l’ordre juridique, devient désormais une assise spatiale stable, où habite cette vie nue qui, de façon de plus en plus évidente, ne peut plus être inscrite dans l’ordre politique. L’écart croissant entre la naissance (la vie nue) et l’Etat-nation constitue le fait nouveau de la politique de notre temps et c’est cette disjonction que nous appelons camp. A un ordre juridique sans localisation (l’état d’exception, dans lequel la loi est suspendue) correspond désormais une localisation sans ordre (le camp comme espace permanent d’exception). Le système politique n’organise plus des formes de vie et des normes juridiques dans un espace déterminé, mais contient en lui une localisation disloquante qui l’excède, et à l’intérieur de laquelle toute forme de vie et toute norme peuvent virtuellement être prises. Le camp en tant que localisation disloquante est la matrice cachée de la politique où nous vivons encore et que nous devons apprendre à reconnaître, à travers toutes ses métamorphoses, dans les zones d’attente de nos aéroport comme dans certaines périphéries de nos villes. Il est ce quatrième élément qui vient s’ajouter, en la brisant, à l’ancienne trinité Etat-nation (naissance)-territoire.

Giorgio Agamben, Homo sacer, le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, 1997, p. 188, 189

Image : Berry, France, août 2015