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écrire le temps, la chronique nomade d’élisée reclus

Ce qui prend de l’importance historique est toujours fonction du présent immédiat. Carl Einstein, La Sculpture Nègre Lorsque j’ai proposé le thème La Chronique, écrire le temps pour la dissémination de février 2015 de la webasso des auteurs, je pensais aux almanachs, parce que le web est un almanach … Continuer la lecture de écrire le temps, la chronique nomade d’élisée reclus

Rossignol, Carl Einstein

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Je continue, dans l’ordre chronologique, la mise en ligne du Dictionnaire Critique publié dans la revue DOCUMENTS. En mai 1929, après Architecture de Georges Bataille, la deuxième entrée, Rossignolest signée Carl Einstein :

ROSSIGNOL. – Sauf en des cas exceptionnels, il ne s’ agit pas d’un oiseau. Le rossignol est, en général, un lieu commun, une paresse, un narcotique et une ignorance : en effet, on indique à l’aide des mots moins un objet qu’une opinion vague ; on se sert des mots comme d’ornements de sa propre personne. Les mots sont en général des pétrifications qui provoquent en nous des réactions mécaniques. Ce sont des moyens de puissance suggérés par des personnes rusées ou en état d’ivresse. Le rossignol appartient à la catégorie des paraphrases de l’absolu ; il est le doyen de tous les moyens de séductions classiques dans lesquels on a recours au charme du petit. Personne ne pense que le rossignol est un fauve, un érotique d’une intensité dégoûtante. Le rossignol est un accessoire éternel, la vedette du répertoire lyrique, le réveillon des adultères, le confort des  bonnes  amoureuses : le  signe  d’un  optimisme éternel.

On peut remplacer le rossignol : a) par la rose, b) par les seins, mais jamais par les jambes, car le rossignol est justement là pour éviter de désigner le fait. Le rossignol appartient à l’inventaire des diver­tissements bourgeois, à l’aide desquels on cherche à suggérer des choses impudiques qu’on semble élu­der. Le rossignol peut être aussi le signe d’une fatigue érotique ; en tout cas il sert à écarter les éléments désagréables, cet animal appartenant comme la plupart des mots à des paraphrases. Le rossignol est une allégorie, un cache-cache.

Le rossignol doit être classé parmi les idéaux dépourvus de sens ; il est regardé comme un moyen de cacher ; un phénomène moral. C’est une utopie à bon marché, qui couvre la misère. Le rossignol est à reléguer parmi les natures mortes classiques du lyrisme.

C’est par lâcheté que les gens ne s’emploient pas eux-mêmes comme allégorie : en effet, l’allégorie est une manière d’assassinat, puisqu’elle supprime l’objet et lui vole son sens propre. Ce sont les animaux sans défense, les plantes et les arbres qu’on utilise : les faibles aiment à jongler avec tout le Cosmos et se saoulent avec des étoiles. C’est l’imprécis qui est la façade de l’âme, alors que la précision est le signe de processus menaçants et hallucinatoires contre lesquels nous nous défendons à l’aide d’une super-­structure  de  connaissances.

Le rossignol survit aux dieux parce qu’il n’est qu’une allégorie, qui n’engage à rien. Les symboles meurent, mais c’est dégénérés en allégories qu’ils passent à l’éternité ; ils se perpétuent en se pétrifiant. Ainsi ce qu’on appelle l’âme est pour la plupart un musée de signes privés de sens. Ces signes sont dissi­mulés  derrière  la  façade  des  actualités.

Les poètes, ces garçons alertes, ces enjoliveurs, changent le rossignol en turbines, en base-ball, en bouddhisme,  en  taoïsme,  en  époque  Tcheou,  etc.

Il faut citer encore les rossignols politiques, qui, prenant du café sans caféine, pratiquent à travers Hegel et la comptabilité en partie double, la politique de l’absolu, évitant gracieusement tous les dangers au moyen de manifestes. C’est le chant qui remplace l’action.

Remarquons encore que le rossignol chante le mieux après avoir dévoré le plus faible.

La musique du rossignol se conforme à un goût classique et assuré ; elle cherche un succès garanti. Ses cadences sont des compilations éclectiques : c’est seulement la nuance qui change. Il donne même les sons un peu osés d’une harmonie habituelle, car le rossignol se sert même de la tristesse comme d’une pâtisserie. Nous citons ici quelques rossignols couronnés d’un grand succès : M. Shaw – le rossignol du socialisme, du sens commun et de l’évolution, qui prétend qu’un drame est une compilation d’articles de fond, – Anatole France, le rossignol de l’hellénisme et du scepticisme sucré. Et nous ajouterons les rossignols savants combinant gracieusement les vieux restes de la métaphysique avec une biologie opti­miste. Le rossignol joue toutes les flûtes de tous les temps ; il est plus éternel qu’Apollon, mais il ne peut maîtriser le saxophone.

 (A suivre.)

C. E.

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