Catégorie : Webliothèque

Rossignol, Carl Einstein

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Je continue, dans l’ordre chronologique, la mise en ligne du Dictionnaire Critique publié dans la revue DOCUMENTS. En mai 1929, après Architecture de Georges Bataille, la deuxième entrée, Rossignolest signée Carl Einstein :

ROSSIGNOL. – Sauf en des cas exceptionnels, il ne s’ agit pas d’un oiseau. Le rossignol est, en général, un lieu commun, une paresse, un narcotique et une ignorance : en effet, on indique à l’aide des mots moins un objet qu’une opinion vague ; on se sert des mots comme d’ornements de sa propre personne. Les mots sont en général des pétrifications qui provoquent en nous des réactions mécaniques. Ce sont des moyens de puissance suggérés par des personnes rusées ou en état d’ivresse. Le rossignol appartient à la catégorie des paraphrases de l’absolu ; il est le doyen de tous les moyens de séductions classiques dans lesquels on a recours au charme du petit. Personne ne pense que le rossignol est un fauve, un érotique d’une intensité dégoûtante. Le rossignol est un accessoire éternel, la vedette du répertoire lyrique, le réveillon des adultères, le confort des  bonnes  amoureuses : le  signe  d’un  optimisme éternel.

On peut remplacer le rossignol : a) par la rose, b) par les seins, mais jamais par les jambes, car le rossignol est justement là pour éviter de désigner le fait. Le rossignol appartient à l’inventaire des diver­tissements bourgeois, à l’aide desquels on cherche à suggérer des choses impudiques qu’on semble élu­der. Le rossignol peut être aussi le signe d’une fatigue érotique ; en tout cas il sert à écarter les éléments désagréables, cet animal appartenant comme la plupart des mots à des paraphrases. Le rossignol est une allégorie, un cache-cache.

Le rossignol doit être classé parmi les idéaux dépourvus de sens ; il est regardé comme un moyen de cacher ; un phénomène moral. C’est une utopie à bon marché, qui couvre la misère. Le rossignol est à reléguer parmi les natures mortes classiques du lyrisme.

C’est par lâcheté que les gens ne s’emploient pas eux-mêmes comme allégorie : en effet, l’allégorie est une manière d’assassinat, puisqu’elle supprime l’objet et lui vole son sens propre. Ce sont les animaux sans défense, les plantes et les arbres qu’on utilise : les faibles aiment à jongler avec tout le Cosmos et se saoulent avec des étoiles. C’est l’imprécis qui est la façade de l’âme, alors que la précision est le signe de processus menaçants et hallucinatoires contre lesquels nous nous défendons à l’aide d’une super-­structure  de  connaissances.

Le rossignol survit aux dieux parce qu’il n’est qu’une allégorie, qui n’engage à rien. Les symboles meurent, mais c’est dégénérés en allégories qu’ils passent à l’éternité ; ils se perpétuent en se pétrifiant. Ainsi ce qu’on appelle l’âme est pour la plupart un musée de signes privés de sens. Ces signes sont dissi­mulés  derrière  la  façade  des  actualités.

Les poètes, ces garçons alertes, ces enjoliveurs, changent le rossignol en turbines, en base-ball, en bouddhisme,  en  taoïsme,  en  époque  Tcheou,  etc.

Il faut citer encore les rossignols politiques, qui, prenant du café sans caféine, pratiquent à travers Hegel et la comptabilité en partie double, la politique de l’absolu, évitant gracieusement tous les dangers au moyen de manifestes. C’est le chant qui remplace l’action.

Remarquons encore que le rossignol chante le mieux après avoir dévoré le plus faible.

La musique du rossignol se conforme à un goût classique et assuré ; elle cherche un succès garanti. Ses cadences sont des compilations éclectiques : c’est seulement la nuance qui change. Il donne même les sons un peu osés d’une harmonie habituelle, car le rossignol se sert même de la tristesse comme d’une pâtisserie. Nous citons ici quelques rossignols couronnés d’un grand succès : M. Shaw – le rossignol du socialisme, du sens commun et de l’évolution, qui prétend qu’un drame est une compilation d’articles de fond, – Anatole France, le rossignol de l’hellénisme et du scepticisme sucré. Et nous ajouterons les rossignols savants combinant gracieusement les vieux restes de la métaphysique avec une biologie opti­miste. Le rossignol joue toutes les flûtes de tous les temps ; il est plus éternel qu’Apollon, mais il ne peut maîtriser le saxophone.

 (A suivre.)

C. E.

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Architecture, Georges Bataille

Nouvelles histoires de fantômes

Nouvelles histoires de fantômes, Georges Didi-Huberman & Arno Gisinger, Palais de Tokyo

Pour inaugurer la webliothèque du Pelikan, l’article Architecture du Dictionnaire Critique de Georges Bataille, publié en mai 1929 dans la revue Documents, est téléchargeable en pdf ici

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 Architecture Dictionnaire Critique Georges Bataille

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Bataille architecture_ordi

ARCHITECTURE.

 L’architecture est l’expression de l’être même des sociétés, de la même façon que la physionomie humaine est l’expression de l’être des individus. Toutefois, c’est surtout à des physionomies de personnages officiels (prélats, magistrats, amiraux) que cette comparaison doit être rapportée. En effet, seul l’être idéal de la société, celui qui ordonne et prohibe avec autorité, s’exprime dans les compositions architecturales proprement dites. Ainsi les grands monuments s’élèvent comme des digues, opposant la logique de la majesté et de l’autorité à tous les éléments troubles : c’est sous la forme des cathédrales et des palais que l’Eglise ou l’Etat s’adressent et imposent silence aux multi­tudes. Il est évident, en effet, que les monuments inspirent la sagesse sociale et souvent même une véritable crainte. La prise de la Bastille est symbolique de cet état de choses : il est difficile d’expliquer ce mouvement de foule, autrement que par l’animosité du peuple contre les monuments qui sont ses véritables maîtres.

Aussi bien, chaque fois que la composition architecturale se retrouve ailleurs que dans les monuments, que ce  soit dans la  physionomie, le costume, la  musique  ou  la peinture, peut-on  inférer  un goût  prédominant  de  l’autorité  humaine  ou  divine. Les grandes compositions  de  certains peintres expriment la volonté de contraindre l’esprit à un idéal officiel. La disparition de la construction  acadé­mique  en  peinture  est, au  contraire, la voie  ouverte  à  l’expression  (par  là  même à l’exaltation) des processus  psychologiques  les  plus  incompatibles  avec  la  stabilité  sociale.  C’est  ce  qui  explique  en grande partie les  vives   réactions  provoquées  depuis plus d’un demi-siècle par la transformation progressive  de  la  peinture, jusque  là  caractérisée  par  une  sorte  de  squelette architectural dissimulé. Il est  évident d’ailleurs, que l’ordonnance  mathématique  imposée à  la pierre n’est  autre  que l’achèvement d’une évolution des formes terrestres,  dont le sens est donné, dans l’ordre biologique, par le passage de la forme simiesque à la forme humaine, celle-ci présentant déjà tous les éléments de l’architecture. Les hommes ne représentent apparemment dans le processus morphologique, qu’une étape intermédiaire entre les singes et les grands édifices. Les formes sont devenues de plus en plus statiques, de plus en plus dominantes. Aussi bien, l’ordre humain est-il dès l’origine solidaire de l’ordre architectural, qui n’en est que le développement. Que si l’on s’en prend à l’architecture, dont les pro­ductions monumentales sont actuellement les véritables maîtres sur toute la terre, groupant à leur ombre des multitudes serviles, imposant l’admiration et l’étonnement, l’ordre et la contrainte, on s’en prend en quelque sorte à l’homme. Toute une activité terrestre actuellement, et sans doute la plus brillante dans l’ordre intellectuel, tend d’ailleurs dans un tel sens, dénonçant l’insuffisance de la prédominance humaine : ainsi, pour étrange que cela puisse sembler quand il s’agit d’une créature aussi élégante que l’être humain, une voie s’ouvre – indiquée par les peintres – vers la monstruosité bestiale ; comme s’il n’était pas d’autre chance d’échapper à la chiourme architecturale . G.B.