Catégorie : Les écrivains

L’écrivain qui cassait des noix #10

Pour lutter contre le réchauffement climatique, en pressant des cerneaux on peut faire de l’huile de noix disait l’écrivain qui cassait des noix ; George Sand à Nohant et Stendhal à Grenoble s’éclairaient à l’huile de noix et leurs oeuvres étaient imprimées à l’huile de noix. Exercice numéro trois : dans un pot faites bouillir de l’huile de noix ; enflammez-la et laissez-la brûler pendant une demi-heure en remuant souvent ; couvrez le pot pour éteindre la flamme ; laissez refroidir ; l’huile a perdu un huitième de son poids, elle porte alors le nom de vernis et forme, broyée avec du noir de fumée, l’encre des imprimeurs. Et paf, disait l’écrivain qui cassait des noix, Le Rouge et le Noir et Les Maîtres Sonneurs capturent le gaz carbonique, disait-il.

L’écrivain qui cassait des noix #7

Considérant qu’une noix pèse en moyenne 10 grammes, un casseur de noix expert cassant vingt noix à la minute peut casser jusqu’à cent kilos de noix par jour. Or par manque de temps, et de compétences, plus personne ne veut casser des noix ; la demande en cerneaux explose, les cours atteignent des sommets et casser des noix devient un art lucratif : c’est pourquoi les écrivains cassent des noix disait l’écrivain qui cassait des noix. Et paf, disait-il.

L’écrivain qui cassait des noix #6

En tant qu’art — casser des noix est un art puisque casser des noix consiste à ne pas les casser tout en les cassant disait l’écrivain qui cassait des noix — en tant qu’art, casser des noix exige, comme tout art, retenue, tact et précision, qualités que l’on acquiert par un entraînement régulier composé d’exercices fondamentaux. Exercice numéro 1 : entre le pouce et l’index ne pas saisir une noix ; délicatement ne pas la poser sur la table ; soulever le marteau ; et paf disait l’écrivain qui cassait des noix.

L’écrivain qui cassait des noix #5

Casser des noix est un art qui consiste à extraire, d’un seul coup de marteau et sans les briser, le cerneau de la coquille et la coquille du cerneau disait l’écrivain qui cassait des noix. Choisir une variété adéquate, à coque d’épaisseur moyenne, correctement soudée, à suture marquée, et bien retenir le marteau quand celui-ci tape la noix disait-il. A Grenoble Stendhal cassait de la Franquette, à forme allongée, au sommet légèrement conique, à mucron prononcé. George Sand à Nohant cassait de la Marbot ; à valves bien renflées, à mucron fort acuminé, à fruit globuleux presque carré, très gros. Et paf, disait l’écrivain qui cassait des noix.

L’écrivain qui cassait des noix #1

L’écrivain qui cassait des noix les cassait avec un marteau. Pour bien casser des noix les saisir entre le pouce et l’index, les poser délicatement sur la table et paf, disait l’écrivain qui cassait des noix. Si toutefois une noix, posée délicatement sur la table, bascule, c’est que vous n’avez pas encore trouvé son point d’équilibre. Dans ce cas-là retournez-la et paf, disait-il.

L’écrivain du coin de la rue

Pour sortir dans la rue, l’écrivain du coin de la rue se cache toujours derrière une barbe.

Personne ne connaît l’adresse exacte de l’écrivain du coin de la rue, il habite au coin de la rue disent les uns, au coin d’une autre rue disent les autres.

Certains disent que l’écrivain du coin de la rue est un homme, d’autres que c’est une femme, mais tout le monde sait qu’au coin de la rue, un écrivain se cache derrière une barbe.

Au café du coin de la rue, l’écrivain du coin de la rue entre, s’installe au comptoir, commande une bière, boit, paye, et sort sans essuyer la mousse sur sa barbe.

L’écrivain du coin de la rue n’a qu’une seule barbe disent les uns, il en a plusieurs disent les autres, elles sèchent comme des culottes à sa fenêtre, au coin de la rue.

Au café du coin de la rue l’écrivain du coin de la rue entre, s’installe au comptoir, commande une bière, gratte sa barbe, sort un carnet, gratte sa barbe, sort un stylo, gratte sa barbe, boit, paye, et sort sans essuyer la mousse sur sa barbe.

L’écrivain dans un container

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L’écrivain dans un container vivait dans un container. D’où viens-je ? je viens d’un container, disait l’écrivain dans un container. Où vais-je ? dans un container, disait-il. Qui suis-je ? je suis un écrivain dans un container, disait l’écrivain dans un container. Où suis-je ? dans un container, disait-il. Pourquoi y a t-il un container plutôt que rien ? l’univers est un container dont le centre est un container et la circonférence un container, disait l’écrivain dans un container.

Longueur extérieure d’un container ? six mètres zéro six disait l’écrivain dans un container, largeur extérieure d’un container ? deux mètres quarante-quatre disait-il. Hauteur extérieure d’un container ? deux mètres cinquante-neuf disait l’écrivain dans un container, surface au sol extérieure standard ? quatorze virgule soixante-dix-huit mètres carrés disait-il, et puisqu’on peut empiler jusqu’à six containers les uns sur les autres, logée en container l’humanité entière tiendrait sur les îles Fidji disait l’écrivain dans un container, ailleurs on ferait pousser des fleurs, et j’aurais des voisins disait-il.

Oui vous avez bien entendu un immeuble de dix-sept mille sept cent quarante-trois virgule trois cent trente-trois kilomètres carrés composé de containers individuels empilés sur six étages contiendrait toute la population mondiale et chacun aurait son studio disait l’écrivain dans un container, non ça ne me dérangerait pas de vivre aux îles Fidji disait-il. Mais le problème, disait l’écrivain dans un container, c’est que l’humanité n’est pas prête à se débarrasser de tous les objets qui prennent sa place dans les containers. En attendant je tourne de port en port tout autour de la terre sans sortir de mon container disait l’écrivain dans un container, mon container est nomade moi je suis sédentaire disait-il.

Qu’est-ce que l’humanité ? l’humanité est une lettre adressée à elle-même disait l’écrivain dans un container, mais l’humanité ne veut pas lire la lettre, l’humanité ne veut pas recopier la lettre, elle préfère écrire des modes d’emploi, des notices indéchiffrables que personne ne lira jamais disait-il.

Qu’on me charge à Shenzhen qu’on me décharge à Rotterdam qu’on me transfère de Budapest à Gênes via Bâle, qu’on me cale entre des containers frigos des containers citernes des containers plate-formes des containers ventilés des containers à toit ouvert, qu’on m’achète qu’on me vende qu’on me dédouane, qu’importe, disait l’écrivain dans un container, dans mon container je peux lire la lettre et recopier la lettre sans être dérangé par l’humanité disait-il.

L’invention du container en mille neuf cent cinquante-six a permis de diminuer de quatre-vingt-dix-huit virgule cinq pour cent la main d’oeuvre nécessaire au déchargement d’un cargo et de multiplier par deux cents le volume des marchandises transportées disait l’écrivain dans un container, en ses cavernes l’humanité dessinait des rennes elle dessinait des bisons elle dessinait des bouquetins et puis elle a construit des pyramides elle a construit des gratte-ciel et maintenant elle construit des containers disait-il. Non ça ne me dérangerait pas de vivre aux îles Fidji, ni de vivre à Lascaux dans un container, disait l’écrivain dans un container.

Dans un container les objets n’existent pas le temps n’existe pas l’humanité n’existe pas dans un container l’humanité n’existe qu’en tant que lettre adressée à elle-même, par conséquent l’oeuvre d’art ultime et absolue est un container disait l’écrivain dans un container, l’oeuvre d’art ultime et absolue est un volume de trente mètres cubes parallélépipédique rectangulaire que l’humanité refuse de lire et de recopier, c’est pourquoi l’humanité s’extermine et prolifère à l’extérieur des containers, disait-il.

A l’extérieur des containers il y a des mots que l’humanité aime lire et qu’elle déteste prononcer, à l’extérieur des containers il y a des mots que l’humanité déteste lire et qu’elle aime prononcer, à l’extérieur des containers il y a des mots que l’humanité déteste lire et prononcer disait l’écrivain dans un container. A l’intérieur des containers il n’y a pas de différence entre lire et prononcer, à l’intérieur des containers il n’y a pas de différence entre lire et prononcer des mots comme lettre humanité recopier, à l’intérieur des containers la différence entre les mots n’existe pas disait l’écrivain dans un container.

D’où viennent les mots ? les mots viennent d’un container disait l’écrivain dans un container. Où vont les mots ? dans un container disait-il. Que sont les mots ? les mots sont des containers disait l’écrivain dans un container. Où sont les mots ? dans un container, disait-il. Pourquoi y a-t-il des mots plutôt que rien ? Parce que les mots sont des containers dont le centre est un container et la circonférence un container, disait l’écrivain dans un container.

L’écrivain qui recommence tout #5

Muse, dis-moi le héros aux mille expédients, qui tant erra quand sa ruse eut fait mettre à sac l’acropole sacrée de Troade, qui visita les villes et connut les moeurs de tant d’hommes ! Combien en son coeur il éprouva de tourments sur la mer, quand il luttait pour sa vie et le retour de ses compagnons ! Mais il ne put les sauver malgré son désir : leur aveuglement les perdit, insensés qui dévorèrent les boeufs d’Hélios Hypérion. Et lui leur ôta la journée du retour. A nous aussi, déesse née de Zeus, conte ces aventures, en commençant où tu voudras.

Non, je recommence tout, dit l’écrivain qui recommence tout.

L’écrivain qui recommence tout #4

J’ignore qui vous êtes.

Oui.

Je n’ai pas bien saisi le nom de votre organisation.

Non.

Et, pour être tout à fait franc avec vous, je n’ai pas clairement compris quel type de conférence vous attendiez de moi.

Non.

Puisque, autant que vous le sachiez, je ne suis pas conférencier.

Non.

Je me suis penché sur la question, me suis torturé l’esprit afin d’essayer de deviner de quoi il retournait, comme je le fais encore à présent devant vous, mais, je préfère vous l’avouer, cela n’a rien donné et ne donne toujours rien : j’ignore ce que vous attendez de moi, et un mauvais pressentiment m’incite à penser que vous ne le savez peut-être pas non plus.

Non.

L’idée m’a effleuré l’esprit que vous m’aviez peut-être confondu avec quelqu’un d’autre. Vous souhaitiez inviter quelqu’un, et si le choix s’est porté sur moi c’est uniquement parce que j’étais celui qui ressemblait le plus à ce quelqu’un : visage ravagé par l’alcool, thorax enfoncé, vêtements miteux.

Est-ce cela ?

Non, je recommence tout dit l’écrivain qui recommence tout.

L’écrivain fantôme

Sur son blog, l’écrivain fantôme n’avait publié qu’un seul article, qu’il retouchait quotidiennement depuis des années.

J’ai trois sosies sur google street view disait l’écrivain fantôme, rien n’est plus banal que de se croire inédit singulier profond fascinant original.

Après sa mort, l’écrivain fantôme publia mystérieusement un nouvel article sur son blog.