Catégorie : Fragments

Le mur

Le mur était très haut et le mur était très long. Certains longeaient le mur vers l’est pendant un jour, deux jours, une semaine, deux semaines, un mois, deux mois et revenaient. D’autres longeaient le mur vers l’ouest pendant un jour, deux jours, une semaine, deux semaines, un mois, deux mois et revenaient. Quelques uns longeaient le mur pendant un mois, deux mois, trois mois, six mois vers l’est ou vers l’ouest et ne revenaient pas. Alors l’espoir renaissait, certains repartaient pendant un jour, deux jours, une semaine, deux semaines, un mois, deux mois, trois mois, six mois et revenaient, d’autres repartaient pendant un jour, deux jours, une semaine, deux semaines, un mois, deux mois, trois mois, six mois vers l’est ou vers l’ouest et ne revenaient pas, et ainsi de suite.

Le mur était très long, plus long qu’un ver de terre, plus long qu’un serpent, plus long qu’un crocodile, plus long qu’une barrière, plus long qu’une clôture, plus long qu’un étang, plus long qu’une forêt, plus long qu’une rivière, plus long qu’un pays, plus long qu’une frontière et le mur était très haut, en tout cas plus haut qu’un arbre, plus haut qu’une maison, plus haut qu’un immeuble, plus haut qu’un gratte-ciel, et même plus haut que les nuages.

Bibliothécaire

Bibliothécaire passe son temps au bord du lac à attendre que les livres remontent à la surface, et viennent s’échouer sur le rivage. Tous les matins il fait sa tournée. Quand la pêche est bonne, on l’aperçoit qui avance, le dos courbé par le poids des ouvrages gorgés d’eau. Il se dirige vers sa cabane pour les faire sécher.

Vision

Une femme sur un âne. Elle porte un chapeau. Sa robe traîne par terre. Un deuxième âne. Il frotte ses naseaux contre l’échine du premier. La scène est statique. Au loin sur le chemin, on aperçoit un nuage de poussière blanche. La femme est assise en amazone. Elle est habillée en mariée. Elle porte un lapin sur son épaule gauche. Elle demande à l’âne d’avancer. L’âne refuse. Le lapin semble s’amuser de la scène. Au loin sur le chemin, sortant des volutes de poussière, trois hommes apparaissent. Le premier est coiffé d’un haut de forme. Le deuxième avance tête nue. Le troisième est barbu. Ils vont rattraper la mariée.

Carcasse

Je change de corps en moyenne tous les deux ans en ce moment je cherche une occasion à l’argus un corps de deux ans est coté deux fois moins cher qu’un corps neuf pourvu qu’il soit de première main on a rarement de mauvaises surprises à condition de le revendre au bout de deux ans conseillent les magazines spécialisés on trouve des corps qui n’ont pas beaucoup servi pas beaucoup bougé soigneusement conservés sous une bâche à l’abri des intempéries évitez les modèles avec options compliquées, bien sûr changer de corps tous les deux ans ça demande à chaque fois un petit temps d’adaptation certains préfèrent garder le même corps pendant des années avec le risque que le jour où ils décident de s’en débarrasser leur vieux corps n’intéresse plus personne moi quand je passe mon annonce je sais que mon corps partira dans la semaine au début j’ai dû m’habituer à la configuration particulière de l’habitacle c’est une bonne affaire un corps basique mais tout de même assez sportif nerveux, si comme moi vous êtes gaucher ne faites pas l’erreur que j’ai faite une fois de prendre un corps automatique personnellement avec ça je n’ai eu que des ennuis la technologie n’est pas fiable autant investir dans un corps de droitier qu’on arrivera toujours à bricoler soi-même.

Ornicar

Pour écrire il faut être masochiste disait-il, personnellement j’ai tendance à mettre des si bien que des donc  et des car un peu partout, c’est plus fort que moi je ne peux pas m’en empêcher, quand j’écris vous n’imaginez pas le plaisir que je prends à utiliser sans retenue les mais, les ni, les parce que, or je dois sans cesse me censurer car le lecteur que je suis déteste lire ce genre de choses, le lecteur que je suis exige que je me passe complètement de tout adverbe et de toute conjonction, le lecteur que je suis me conseille même de renoncer définitivement à écrire, il préfèrerait lire autre chose que ma prose redondante, dit-il sans pitié, des textes brefs, subtils, légers, profonds, élégants, percutants.

Visage

Ce matin-là il s’était réveillé très en retard. Dans le miroir, le visage, entièrement recouvert de protubérances écarlates, demi-sphères régulières d’environ un centimètre de diamètre lisses et brillantes comme les touches d’un clavier tactile, n’était pas le sien. Il n’en fut pas surpris. Il s’inquiéta surtout de ce que penseraient les gens qui déjà l’attendaient.

La machine

Je lui ai dit pour écrire j’ai tout ce qu’il faut j’ai déjà le pouce gauche j’ai la paire de chaussures j’ai un oeil ou deux j’ai le feu du bois qui crépite j’ai les flocons de la neige qui tombe j’ai la machine à glisser j’ai la machine à copier j’ai la machine à coller j’ai la machine à gommer j’ai le bébé qui dort j’ai le boulot qu’est mort j’ai la machine à lire tous ceux à qui écrire qui ne me connaissent pas