Catégorie : Disséminations

La web-​association des auteurs, c’est, à par­tir d’une cri­tique du sys­tème tra­di­tion­nel de l’édition (autant papier que numé­rique) et des pre­miers blogs lit­té­raires payants, la libre cir­cu­la­tion des textes de blog en blog dans le cadre d’un par­tage non-​marchand. Un texte que vous avez lu en ligne vous plaît, vous sou­hai­tez le reprendre sur votre propre blog ? Vous contac­tez l’auteur pour lui deman­der son auto­ri­sa­tion, et vous pou­vez le pré­sen­ter, l’associer à des images et/​ou sons (tou­jours en bonne entente avec l’auteur). Ainsi, le texte est lu par des nou­veaux lec­teurs, il cir­cule libre­ment sur le web sans être enfermé dans un for­mat d’édition, et cette dis­sé­mi­na­tion peut don­ner envie de lire d’autres textes de l’auteur.

Je croisse

Web-association des auteurs, dissémination de février 2016

Ecrire aux limites

A la veille d’une mobilisation générale à Notre-Dame-des-Landes pour l’abandon du projet d’aéroport et pour l’avenir de la ZAD, une chanson peut-être toujours d’actualité, bien que publiée en 2006 sur l’album Demain sera mieux (groupe Lombric). 

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il n’y a pas de limite demain sera mieux je mise tout sur un frigidaire pas cher une vraie chambre froide et sur l’affinage d’une tonne de camembert je croisse mais quand j’ai ouvert la porte du frigo il n’y avait plus que des vers ils croissent il n’y a pas de limite demain sera mieux je mise tout sur les asticots et sur un élevage de saumons sauvages en chambre froide je croisse mais quand j’ai ouvert la porte du frigo il y avait des grenouilles qui jouaient aux cartes et des corbeaux qui fumaient ils croissent il n’y a pas de limite demain sera mieux je mise tout sur le trèfle dans la chambre froide un vrai petit fermage de gazon en rouleau je croisse mais quand j’ai ouvert la porte du frigo il y avait un taureau et des génisses qui broutaient elles croissent il n’y a pas de limite demain sera mieux je mise tout sur une machine à traire et sur l’affinage de deux tonnes de camembert je croisse mais quand j’ai ouvert la porte du frigo il y avait un renard qui me dit chut Mozart est là on a tout misé sur sa petite musique alors maintenant tu dégages avec tes fromages j’ai juste eu le temps de claquer la porte avant qu’il sorte son flingue j’ai débranché le frigo and now

are you ready for rock’n roll ?

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Images : linogravures

Manifestation contre l’état d’urgence

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Dissémination état de sécurité

Attention. Ne lisez pas ce texte. Ce texte est peut-être suspect. Lire un texte suspect est suspect. Vous expose à des poursuites.

Celui qui a lu ce texte : assigné. Doit pointer trois fois par jour au commissariat. Demandez-lui s’il ne regrette pas. Il dit qu’il ne recommencera plus jamais à lire ce texte. Mais maintenant c’est trop tard. Il fallait y penser avant.

Celle qui a lu ce texte : assignée. Doit pointer quatre fois par jour au commissariat. Demandez-lui si elle ne regrette pas. Elle dit qu’elle ne recommencera plus jamais à lire ce texte. Trop tard. Elle aurait dû y penser avant.

Attention. Ne lisez pas ce texte. Ce texte est peut-être subversif. Lire un texte subversif est subversif. Lire un texte subversif est suspect. Vous expose à des poursuites.

A quoi reconnaît-on un texte subversif ? Attention. Cette question est suspecte. Vous expose à des poursuites.

Celui qui l’a posée : assigné. Demandez-lui s’il ne regrette pas. Il dit qu’il ne recommencera plus jamais. Qu’il ne posera plus jamais aucune question. Trop tard, il aurait dû y penser avant. Pointage cinq fois par jour au commissariat.

Celle qui l’a posée : assignée. Demandez-lui si elle ne regrette pas. Elle dit qu’elle ne recommencera plus jamais. Qu’elle ne posera plus jamais de question subversive, qu’elle ne posera plus jamais de question suspecte. Elle croit que c’est elle qui décide si les questions qu’elle pose sont subversives ? Que c’est elle qui décide si les questions qu’elle pose sont suspectes ? C’est suspect ! Elle aurait dû y penser avant. Pointage six fois par jour au commissariat.

Attention. Ne lisez pas ce texte. Il contient peut-être des (le texte a été arrêté ici)

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Manifestations contre l’état d’urgence samedi 30 janvier 2016

L’argument ultime des partisans de l’état d’urgence, c’est toujours : « oui mais, les sondages le prouvent, une majorité de Français est pour ». Sondages relayés servilement par la presse, souvent sous forme d’articles façon micro-trottoir, tel celui, particulièrement édifiant, publié par Camille Bordenet dans le Monde daté du 26.01.15, dont sont extraits le titre et les intertitres ci-dessous :

J’ai encore trop peur, une majorité de Français soutiennent l’état d’urgence , Imaginez qu’il y ait un nouvel attentat, Rassurant, D’accord pour amender quelque temps nos libertés, Délai de prolongation, Pas dérangeant au quotidien, Faire confiance au gouvernement

Jacques Fradin, le punk de l’économie

Dissémination état d’urgence webasso des auteurs

Parmi les voix critiques, voire dissidentes, circulant sur le web, il en est une à laquelle le contexte particulier d’état d’urgence confère me semble-t-il une tonalité des plus subversive. Il est donc urgent – c’est à dire, tant que c’est encore possible – de l’écouter et de la diffuser : la voix de Jacques Fradin, le punk de l’économie. 

Où il sera question de Philip K Dick, de George Orwell, de la loi Macron, et des oppositions imaginaires.

(Entretien réalisé dans les jours qui ont suivi le carnage à Charlie-Hebdo, extrait de la série Qu’est-ce que l’économie diffusée par Lundi Matin )

Pouilles

écrire le temps, la chronique nomade d’élisée reclus

Ce qui prend de l’importance historique est toujours fonction du présent immédiat. Carl Einstein, La Sculpture Nègre Lorsque j’ai proposé le thème La Chronique, écrire le temps pour la dissémination de février 2015 de la webasso des auteurs, je pensais aux almanachs, parce que le web est un almanach … Continuer la lecture de écrire le temps, la chronique nomade d’élisée reclus

Radio Pelikan

Pour cette dissémination de la web-asso des auteurs, ce mois-ci sur le thème invention d’une webradio littéraire, proposé par Laurent Margantin, je lance Radio Pelikan, en commençant par une petite émission en forme de premier Pas :

On y trouve, sous forme de courtes séquences, des paroles écrites pour l’occasion, des sons des textes et des musiques glanés dans les nuages, des points et des virgules, et des extraits d’oeuvres, publiées sur le web ou ailleurs :

Une histoire populaire de l’humanité, Chris Harman

Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin

Merci à Eric Schulthess (blog Sons de chaque jour), pour ses bons conseils techniques !

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Les concrétions numériques d’Aline Royer

Web-association des auteurs dissémination de juin 2014 expérimentations des écritures numériques un thème proposé par Noëlle Rollet (Glossolalies) … Quand j’ai découvert la proposition de Noëlle Rollet nous invitant à disséminer des textes sur le thème “expérimentations numériques”, j’ai pensé à ce qu’écrivait Walter Benjamin en … Continuer la lecture de Les concrétions numériques d’Aline Royer

Balys Sruoga, La Forêt des Dieux

Pour la dissémination de mars de la Web-association des auteurs, sur le thème « écritures clandestines » proposé par Grégory Hosteins, je vous invite à lire un extrait de La Forêt des dieux, de l’auteur lituanien Balys Sruoga. Le problème, c’est que ce texte n’existe pas en traduction française. En 1967, une version française a certes été publiée par les Editions du Progrès de Moscou, mais traduite du russe, et expurgée, d’ailleurs cette version traduite du russe est introuvable. Sur Gallica, un article paru dans le n° 145 de la revue La Pensée ( juin 1969) recense l’ouvrage.

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Curieusement, l’auteure de la recension omet de préciser que les soviétiques n’apprécièrent pas du tout le style ironique et grotesque de Balys Sruoga, qui échappa de peu à la déportation en Sibérie, et disparut en 1947 sans avoir pu publier son récit rédigé quelques mois après sa libération. Censurée jusqu’en 1957, La Forêt des dieux, historiquement le premier témoignage littéraire sur les camps de concentration, est aujourd’hui considérée comme une oeuvre majeure de la littérature lituanienne. En attendant sa re-traduction en français, pas d’autre choix que d’essayer de la lire en version anglaise, (ou allemande), disponibles en numérique. A noter que personnellement, je n’aurais sans doute jamais entendu parler de Balys Sruoga si je n’avais passé trois semaines à Sztutowo (Stuthof). C’était quelques mois après l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, dans le cadre d’un « chantier de jeunesse ». Une expérience dont le récit est en cours d’écriture, dans la série Pays Lointain.

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Once in the neighboring block a loud uproar began in the early morning hours. Screaming, shrieking, swearing like devils, even the barrack walls barked. Nine people died in the block over night. The block secretary undressed them, wrote the numbers on their chests, lined them up neatly in the washroom, and presented the notice of the number dead with their appropriate numbers and the block chief’s signature, to the camp government. The block chief, it seems, having boxed a respectful number of ears, turned into the washroom to wash his hands. He splashes his little hands around the tap, hums « Marsz, marsz Dąbrowski. » He glances over his shoulder, just in case, at his numberlings laying in the corner like Northern Pike.

— Hm… hm… what the devil? — the block chief is amazed, — crazy ?!

He quickly strides over to the corpses.

— One, two, three… seven, eight… Well, yes, eight! Of course, eight… Franciszek, Franciszek! — rants the block chief, calling his secretary, — Franciszek, why don’t you croak in the john!

Franciszek, the one being called, canters up breathless.

— You, son of a bitch, you stuck me a piece of paper to sign, saying that nine had died today ? There’s only eight left ! Of counting, pig, you’re incapable ?

— What do you mean eight? — Franciszek is astonished — there were exactly nine, cut and dry. I counted them myself.

— Then count, idiot, how many are laying there ! — the block chief gets hot — for this prank I could lay you out like a dead cow in place of the ninth corpse !

Franciszek is visibly saddened. Looks here, looks there — there’s no ninth, no matter what ! What retards could have stolen a corpse ? Having stolen it, maybe they started eating it ?! The heads of the entire block swarmed and streamed, not incomparable to cockroaches being steamed. Milling around the room. Looking for the corpse. Looking under beds, along beds, under pallats, grappling everywhere, anywhere it’s possible to grapple… looking and swearing, swearing and looking. Meanwhile from the john emerges some kind of indefinite creation of the shadows, once perhaps similar to a man. Perhaps he once was a man, who knows. Now he was out of joint, crooked, doubled over, with protruding ribs, jutting cheek bones, naked, with a number painted on his chest… no — now he has very little left in common with a man. The block chief, seeing him, even bent over in the corridor like a bulldog readying for an attack on a gendarme’s calf.

— You, dead man’s crap, where are you hanging around now ? Huh ? Where are you hanging around, dog shit ? Where’s your place ?

— Panie blokowy — meaning Mister block chief — complained the ghost, once similar to a man —my stomach hurts so bad, brzuch boli, hurts so bad — hurts so bad I couldn’t stand it… I went. I’m sorry… panie blokowy…

— Tch, you, pig slime, you dare to talk to me ? Where’s your place ? March to your place! Now hurry !

— I’m very sorry, panie blokowy, — gasps the hunched up ghost, once similar to a man — soughs and sways to his place. And he swayed away. He laid down naked on the cement next to the other eight corpses. A broom’s bristles he took for a pillow. He laid down and died. What was there left for him to do ? In the concentration camp everyone obeys one law : he who is sentenced to death, dies. Oh, forget it !

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Cafard et le travail

Webassociation des auteurs, dissémination de février sur le thème « Le corps dans tout ses états », proposé par Pierre Cendrin, qui n’hésite pas à descendre sur son blog dans les cales du monde social

J’ai rencontré Cafard dans une situation des plus grotesques. Inscrits au chômage, l’Office Régional de Placement nous avait assignés à une mesure, c’est à dire que nous étions contraints de participer à une formation dont le premier module, censé nous remettre sur le droit chemin de l’emploi, s’intitulait sobrement réussir sa campagne. Or, après un début pour le moins fastidieux consacré à la présentation sur powerpoint en long en large et en travers de l’organigramme du prestataire, le module a pris une tournure complètement carnavalesque. Nous étions plus d’une vingtaine de participants plus ou moins jeunes, plus ou moins vieux, nous représentions à peu près tous les secteurs économiques et tous les corps de métiers, dans la salle il y avait des femmes des hommes des secrétaires des comptables des boulangers des employés de commerce des assistants en marketing des gestionnaires d’entreprise des agents de sécurité, l’une avait travaillé dans les assurances l’autre à l’accueil d’un fitness, il y avait un graphiste un livreur de pizza un peintre en bâtiment un joueur de foot-ball américain un motard en Harley Davidson une cheffe de rayon un cuisinier et il y avait Cafard, un jeune type dont le parcours, je m’en souviens, avait impressionné le formateur quand Cafard avait présenté ses expériences et ses qualifications, Cafard avait travaillé dans l’usinage métallique, dans la mécanique de précision, pour les entreprises les plus prestigieuses du pays. Après le powerpoint, le formateur devait avoir un entretien individuel avec chacun d’entre nous si bien qu’il a quitté la salle, nous laissant livrés à nous-mêmes : c’est à partir de ce moment là que le module a véritablement basculé ! De toutes façons on ne trouvera jamais de travail a dit quelqu’un, on devrait plutôt créer notre propre boîte, on a déjà toutes les compétences dans la salle ! Oui mais quoi comme boîte ? On n’a qu’à monter une boîte qui vendrait des sex-toys, les sex-toys c’est ce qui marche en ce moment, a dit la cheffe de rayon. Et c’est comme ça qu’à la fin de la première matinée, le module réussir sa campagne a pris une tournure complètement débridée, tandis que le formateur s’employait, dans son bureau, à définir avec chacun des stratégies individuelles de réussite. A la fin des deux jours de module, je peux vous dire que la boîte autogérée qui vendrait des sex-toys avait bouclé son organigramme, service achat, service vente, marketing, qualité, commandes, livraisons, service après-vente, et je vous passe les détails. C’est en tout cas dans ces circonstances particulières que j’ai rencontré Cafard. Pendant une pause, il m’a raconté qu’il avait écrit un livre, à télécharger librement sur son site Cafard et le travail, livre dans lequel il témoigne des nombreux dysfonctionnements du management, et de la souffrance au travail, dans les entreprises les plus prestigieuses du pays. Une démarche particulièrement courageuse. Courage de se risquer à l’écriture. Courage de nommer, de dénoncer, dans un pays où la retenue et l’auto-censure sont la norme. Une démarche finalement assez proche, me semble-t-il, de celle de Nadejda Tolokonnikova. Car l’histoire de Jean-Robert, que je vous invite à lire ci-dessous (merci beaucoup, Cafard, pour ton autorisation) est aussi une histoire de cadences infernales, d’objectifs insensés, de destruction des corps et des individus au travail.

Jean-Robert

Et maintenant je veux parler d’un homme, Jean-Robert. Je le rencontre quand il revient à cette machine mazak, après des jours d’arrêt de travail à cause de monstres problèmes de dos. Je rencontre un homme super, plein d’honnêteté mais marqué par la vie. Je travaille avec lui pendant trois semaines, en journée, temps durant lequel je me forme. Je vous parle de Jean-Robert car j’apprends son parcours, entrevois toute la souffrance qu’il peut ressentir et il ne m’est pas possible d’écrire sur le travail, sur mon parcours à moi, sur mes incompréhensions et sur le poids, sur l’impact du stress et du mal-être au travail sans parler de lui.

Jean Robert avait été bûcheron la plus grande partie de sa vie, avait vécu dans les bois, sans chauffage, et il avait travaillé sans cesse pour gagner vraiment rien. Son parcours familial avait été aussi très difficile. Je ne me permets pas d’en parler. Malgré tout cela, il décide à 43 ans de faire un apprentissage et un CFC (4 ans d’études et de travail en entreprise) dans l’usinage métallique, dans cette entreprise. Commençant sans connaissances du tout, il arrive à obtenir son CFC et à avoir un emploi dans cette usine, ce que je respecte particulièrement et admire profondément. Il ne parle pas trop de lui mais il est un employé plus que modèle. Par exemple, lorsque nous testons un nouveau programme pour de nouvelles pièces, nous devons chronométrer le temps d’usinage et le temps d’échanger la pièce. Il prend le temps minimal pour changer la pièce le plus rapidement possible. Cela fait que, s’il doit remettre la pièce ou changer un outil, ce qui arrive fréquemment, les temps deviennent impossibles à tenir. Je le vois souvent timbrer sa pause et faire tourner quand même sa machine. Et, sincèrement, je n’ai jamais vu de toute ma vie une personne aussi dévouée à son travail, avec une aussi grande envie de bien faire et un si grand remords d’avoir mal fait, quand cela se passe. Un autre exemple: pendant ma formation, il règle une pièce et le palpeur, c’est-à-dire l’outil pour prendre les mesures du bord de la pièce, se brise en arrivant contre la pièce. Jean-Robert est tout de suite vraiment mal à l’aise et même paniqué au plus profond de lui-même. Le chef arrive :

– Salut, ça va, ça se passe bien ?

Mais quand il voit le palpeur cassé dans les mains de Jean-Robert, il change d’attitude et crie :

– Mais qu’est-ce que c’est, putain, une tige de palpeur, mais tu sais combien ça coûte?  600, 00 CHF ! Mais ce n’est pas possible !

Je vois l’embarras de Jean-Robert et je comprends que le chef réagit comme ça car il voit et sent chez Jean-Robert son attitude et son mal-être du moment. Alors, il insiste à mal lui parler ! J’interviens alors :

– Arrêtez de criez, c’est moi qui ai cassé la tige. Alors, renseignez-vous avant d’accuser à tort ! Et si ce n’est que ça, 600, 00 CHF, alors retirez-les de ma paie, y a pas de problème, j’assume entièrement. Vous avez une autre tige pour que l’on puisse travailler, s’il vous plaît ?

 – Heuuu, ben, désolé.

 – Ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça.

 – Heu, désolé, Jean-Robert, désolé. Je vais vous chercher une nouvelle tige.

Il part nous chercher une nouvelle tige de palpeur et on ne me retire pas les 600, 00 CHF sur ma paie. La dernière semaine où je travaille avec Jean Robert sur la machine, avant que je passe d’horaire de nuit, je lui propose dans l’après-midi :

– Viens, on va boire un café !

 – Non, désolé, je ne peux pas, je n’ai pas le droit.

 – Ah, ah, elle est pas mal celle-là, allez, viens !

 – Non, sérieux, je ne peux pas.

Je vais donc au café avec un autre collègue et, tout en discutant, j’apprends que la direction a convoqué Jean-Robert et lui a fait signer un papier comme quoi il ne peut pas quitter sa machine et qu’il n’a donc pas le droit d’aller au café en dehors de sa pause de 30 minutes. Parce qu’il n’est pas assez productif. Lui qui fait tourner la machine même pendant sa pause ! Tout ça parce qu’il calcule les temps trop courts ! Je suis sidéré. Comment un employeur peut-il faire ça ? Et, de plus, à son employé le plus honnête ? Je ne comprends pas cet acharnement. J’explique le problème du temps à mon chef mais sans parler de cette histoire d’interdiction du café à Jean-Robert. Juste en expliquant que je ne peux pas tenir de tels temps car il y a le remplacement d’outils, etc.

Mon travail de nuit commence. Cela se passe bien. Travaillant uniquement de nuit, je n’ai pas de problème. En décembre, pendant la dernière semaine avant les fêtes, Jean-Robert est absent deux jours car il s’est bloqué le dos en faisant des pièces lourdes sur notre machine. Poser en porte-à-faux, à bout de bras, cela me fait un peu mal au dos, à moi qui suis bien plus jeune que lui. Quand je vois Jean-Robert au travail le lundi soir, je suis étonné comme tout le monde. Je lui demande :

– Déjà rétabli ?

– Non, mais le chef m’a appelé vendredi et il m’a dit que si je n’étais pas là lundi, j’étais loin (viré) … Alors je suis venu.

Je ne comprends pas, mon chef d’atelier n’est pas comme ça et tous ces événements arrivent depuis qu’un nouveau directeur est là. Il vient de la société qui nous soustraite la majeure partie du travail et a racheté la boite. Pendant deux ans, il a mis en place une société en Chine. Très hautain. La Chine avait bien dû renforcer ce caractère. Mais, travaillant de nuit, je n’ai eu à faire à lui qu’une seule fois, quand il a voulu que l’on revienne travailler un samedi après-midi après avoir travaillé la nuit et fini à 7h du matin. Je lui avais alors demandé s’il voulait que je plante ma tente à côté de la machine. Je n’étais pas présent dans les différents échanges mais ma réflexion – qui n’engage que moi – arrive à la conclusion suivante : ce directeur a demandé, peut-être même en insistant fortement, au chef d’atelier qu’il appelle Jean-Robert pour lui dire de venir travailler un ou deux jours avant les fêtes. Pour montrer qu’il fallait lui obéir ? Enfin, le dernier soir, tous ceux de l’équipe du soir et de nuit, nous nous souhaitons de bonnes fêtes autour d’un café et à l’année prochaine ! Quand je reprends le travail au début janvier, on nous annonce, la première nuit, que Jean-Robert est décédé, qu’il a pris des somnifères et autres médicaments, sa voiture et s’est jeté dans un lac. Et là, c’est le choc. Comment ? Comment un homme avec tant de vécus et de combats ? Sa famille ? Non, cela a toujours été et, même si sa vie était dure, il l’aimait, la vie. Même en comptant arbitrairement 98% pour sa vie, sa famille, il reste 2%. Et le travail nous prend en moyenne 8 heures par jour, 5 jours par semaine, 20 jours par mois, donc 160 heures juste pour accéder aux nécessités de la vie, manger, se loger et il est l’un des principaux sujets de la plupart de nos conversations de tous les jours, avec tous nos proches. Je ne peux pas croire que le travail, la lettre signée pour lui interdire le café et l’appel pour l’obliger à travailler, même malade, en le menaçant de la perte de son emploi s’il ne revenait pas, je ne peux pas croire que tout cela ne faisait pas partie des 2% de son choix d’enfin arrêter de se battre. Et, en observant le mal-être émanant tous les jours de mon chef d’atelier, je confirme ma pensée que mon directeur l’avait bien obligé à téléphoner à Jean-Robert. Et là, je comprends que mon chef qui est une bonne personne, va sans doute avoir d’énormes remords de tout ce qui s’est passé. Mais pourquoi ? Parce qu’il a écouté ? Non, j’espère sincèrement qu’il a compris avec le temps que c’est celui qui lui a ordonné de passer cet appel qui est responsable de l’appel. Et cette personne se sent soulagée et exempte de tout car ce n’est pas elle qui a passé l’appel. Ce n’est pas juste à mes yeux. Comment pouvons nous accepter des choses comme ça ? Je ne comprends pas. Je dois donc travailler d’équipe de journée jusqu’à ce que l’on trouve un troisième pour remplacer Jean-Robert et qu’on le forme. Cela va bien, j’essaye de comprendre l’incompréhensible en me disant que, d’un côté, Jean-Robert est aussi enfin en paix, sans personne pour l’emmerder. Plusieurs mois plus tard, au début septembre, après avoir travaillé 10h par jour, 6 jours sur 7 pendant les mois de juillet et août pendant les vacances des autres, je change une pièce assez lourde. Mon dos se bloque. Je laisse donc un mot à mon chef expliquant la situation et je rentre chez moi prendre rendez-vous avec mon médecin. Vers 8h30 du matin, je reçois un coup de téléphone auquel je réponds.

 – Bonjour, Caf’.

 – Bonjour.

 – Monsieur le directeur à l’appareil. Vous allez bien ?

 – Eh bien, non, j’ai rendez vous chez le médecin ce matin, je passerai cet après-midi pour vous donner l’ordonnance.

 – Très bien, alors rétablissez-vous bien. Et vous pouvez même commencer à chercher du travail ailleurs.

 – Cela veut dire quoi ?

 – Cela veut dire, quand vous revenez, vous pouvez chercher du travail ailleurs, nous ne vous garderons pas.

 – Alors, sachez Monsieur que je ne reviendrai pas. Je passerai cet après-midi pour prendre mes affaires. Et vous allez me payer ma semaine de dédite que vous me devez.

 – Ce n’est pas la peine de passer, je ne veux pas vous voir.

 – Mais moi oui, Monsieur, et j’ai beaucoup de choses à vous dire. Alors, à cet après-midi.

Sur ce, je raccroche. Je ne comprends toujours pas cette réaction. Enfin, je vais chez le médecin, j’ai un lumbago. En rentrant, je m’arrête au travail pour récupérer mes affaires, dire au revoir à mes collègues et voir ce monsieur. Je rentre dans l’usine, je vais vers mon collègue sur ma machine pour récupérer mes affaires et je lui explique que je suis licencié, que je prends mes affaires et que je pars. A peine nous commençons à discuter que mon chef et le directeur arrivent. Le directeur me dit:

– Alors, c’est bon, vous venez, vous sortez tout de suite.

– Attendez, attendez, je dis au revoir à mes collègues et il me reste des affaires dans le tiroir.

Je sors mes affaires, il me tire vers les vestiaires, tout tombe, je n’ai pas de sac plastique, et il répète:

– Dépêchez-vous, dépêchez-vous !

– Désolé, je n’ai pas de sac plastique, je vais chercher une serviette dans l’auto.

Je vais alors chercher une serviette pour y mettre mes affaires et en pose quelques unes que j’ai dans les mains. Quand je reviens, je prends mes affaires et le directeur me pousse hors des vestiaires:

– Allez, sortez ! Sortez tout de suite !

– Non, mais ça va ?! Arrêtez ! Vous ne voulez quand même pas me pousser et que je tombe ! J’ai un lumbago, au cas où vous l’auriez oublié. Et moi, j’ai des choses à vous dire.

Nous sommes dans l’atelier vers la sortie, mon chef est là qui, me connaissant, me regarde avec l’air de dire: « S’il te plait, Cafard, c’est sur nous qu’il va se défouler ! » Le directeur enchaîne :

– Je n’ai rien à entendre de vous, vous n’êtes même pas capable d’être présent quand on a besoin de vous, et, en plus, vous m’avez menacé au téléphone, vous m’avez dit que vous alliez me faire payer !

Je m’entends rire:

– Vous plaisantez, là? ! Rassurez-moi! Je viens de faire deux mois à 60 heures par semaine, 6 jours sur 7 parce que tout le monde prend ses vacances et vous me dites que je ne suis pas là quand on a besoin de moi !!! Ha ha ha et permettez-moi de vous dire, Monsieur, que c’est vous le menteur : je ne vous ai jamais menacé. Je vous ai juste dit que je ne reviendrai pas travailler et que, oui, vous alliez me payer ma semaine de dédite (délai obligatoire pour rompre un contrat en intérim ou payable à l’employé).

– De toute façon, je n’ai pas à vous entendre, Monsieur !

– La vérité n’est pas toujours bonne à entendre.

– Allez-vous en tout de suite et je vous interdis de remettre un pied dans cette usine !

 – Sachez, Monsieur, que c’est vous qui êtes en train de faire couler cette usine, non seulement vous êtes un menteur mais vous prenez les gens pour des petits Chinois. Monsieur, nous sommes en Suisse et l’esclavage est aboli depuis longtemps.

 – Sortez ! Je vais m’assurer personnellement que vous ne trouviez plus jamais aucun travail en Suisse, je vous en fais la promesse!

Et il claque la porte d’entrée de l’usine. Je vais partir quand je me rends compte que j’ai oublié de lui dire une chose. Et quelle chose ! Alors, je ré-ouvre la porte, je mets un pied dedans et crie:

– Eh, Monsieur !

Il se retourne fin enragé et, avant même qu’il puisse parler, je poursuis:

– J’ai failli oublier, il y a une certaine personne, c’est vous, et vous seul, qui l’avez tuée. Et je viens déjà de remettre un pied dans l’usine et je trouverai du travail facilement, ne vous en faites pas !

Je referme alors la porte de l’usine et rentre chez moi, soulagé, même si, encore une fois, je ne comprends pas cette injustice. Je suis soulagé d’un poids : si cette personne ne se rend pas compte de sa responsabilité, cela lui aura été dit au moins une fois. Car je ne peux pas laisser des personnes dans l’ignorance des conséquences de leurs actes. Si elles ne sont pas conscientes, c’est qu’elles sont vraiment sincères et c’est bien plus dangereux que leurs soi-disant haines, je pense. Si mon passage dans cette entreprise est terminé, mon expérience de la vie, du travail et mes incompréhensions ne font que grandir et se consolider. Un homme bien a abandonné ce merveilleux combat qu’était sa vie. Tout cela à cause de quoi ? La famille ? Les problèmes ? Le travail ? Ou, tout simplement, s’est-il résigné à aller voir ailleurs, ne supportant plus l’absurdité de certaines réalités de la vie ? Je ne sais pas, tant de choses auraient pu en être la cause. Mais une chose me semble sûre, l’appel pour revenir travailler même en étant malade a été l’élément déclencheur. Cela fait déjà quelques années, Jean-Robert, et je ne t’ai pas vraiment bien connu. Mais je veux te remercier, tu m’as appris beaucoup sur la vie, tu étais une personne vraie et qui a beaucoup donné. Qu’as-tu reçu en retour ? Encore merci. J’aime à m’imaginer que personne ne te met plus de stress et que tu es bien sans voir tout ce qui se passe ici.

En complément :

1. à lire sur le blog du Monde Diplomatique un excellent article de Morgane Kuehni, sociologue du travail à l’Université de Lausanne :

Obligés de travailler… tout en cherchant du travail

En Suisse, faux emplois pour vrais chômeurs

Les syndicats et le patronat s’apprêtent à renégocier, à la fin 2013, la convention d’assurance-chômage française. Ils devront trouver comment remédier au déficit de l’Unedic, alors qu’il n’y a jamais eu autant de sans-emploi dans le pays. Pendant ce temps, la Suisse, elle, pousse jusqu’à son terme la logique d’activation, c’est-à-dire la politique visant à remettre au travail ceux que l’on soupçonne toujours de fainéantise.

par Morgane Kuehni, juillet 2013 (Lire la suite ici)
2. à lire également, en écho à la démarche contributive de Cafard, cet entretien avec Bernard Stiegler sur Bastamag

Goya dans la rue des immeubles industriels

Web-Association des auteurs, dissémination de janvier : Serge Bonnery, grand lecteur de Claude Simon sur son site L’Epervier Inclassable, propose le thème « écriture et image ».

Mesdames Mesdemoiselles Messieurs, je vous invite à flâner dans la Rue des immeubles industriels en compagnie de @MargueriteGarel, et à vous arrêter pour regarder Goya.

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La femme à l’éventail

L’oreille est grasse et rose. Ce détail occupe notre attention hors de toute proportion à la manière du grincement périodique d’un mécanisme par ailleurs parfaitement rôdé. De fait, cette oeuvre de Goya est grinçante, non pas ouvertement à la manière des Caprices mais subtilement, pour qui sait voir.

Le visage est passé au blanc : même les lèvres paraissent décolorées. Mais cette oreille est si rose ! La chair est triste et pâle, presque grise, empaquetée dans la gaze et le satin. Mains et bras sont couverts par des mitaines longues et le corps disparaît sous la robe large. Cette jeune fille serait-elle réellement pudique et modeste ? Ou bien seulement à son corps défendant? Mais que nous dit donc cette oreille rougissante des pensées qui animent cet esprit juvénile ?

Que le modèle de Goya a été pris au piège du peintre :  l’orientation que celui-ci a donné à la lumière met en avant la poitrine pneumatique et rejette dans l’ombre la robe. La pose est raide, l’expression fermée, presque niaise, des effets de fondu rapprochent la surface grise de la robe du gris de l’arrière-plan – cette femme est littéralement effacée. Finalement, devant notre regard, elle est réduite  à une gorge voluptueuse et à une oreille troublante – la caricature n’est pas loin.

Par contraste avec la pause guindée du modèle, le style du peintre vieillissant est immensément libre. Que l’on considère, par exemple, sur les manches gigots les mouvements déliés du pinceau qui illuminent la pâte sous-jacente, rendant ainsi le chatoiement du satin. Ou bien que l’on observe la rapidité avec laquelle il expédie la représentation de la chaise – artefact peu utile à son propos.

Pour mémoire et comparaison : le portrait de la marquise de Solana :

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L’objet arrête le regard et embarrasse d’abord la réflexion. Une cocarde immense rose irisé aux larges coques soigneusement amidonnées semble en suspens au-dessus de la chevelure. L’étrangeté de l’ornement apparaît mieux lorsque l’on détaille le reste de la silhouette. Du corps on devine seulement qu’il est atrocement maigre tant il est enfermé dans un habit qui le dissimule, enserré sous un châle et corseté dans une crinoline noire. Même les mains nous sont invisibles, gantées de blanc. La coquetterie est réfrénée : elle se limite aux ruchés presque invisibles sur la jupe et à la bordure dentelée, à peine dorée sur la pointe du châle.
Goya a tourné le visage de son modèle comme s’il était en pleine lumière : nous voyons moins les lèvres décolorées, les joues rougies, l’exténuation. Seul le regard compte. Qui défie le nôtre : “Je ne veux pas mourir”.
Et pourtant cette jeune femme sait qu’elle ne va plus vivre longtemps. Goya aussi qui l’a placée dans un espace irréel, un bord du gouffre, fait de bleu assombri et de jaune grisé dans lequel elle paraît être l’unique source de lumière. “Je ne veux pas mourir”, nous dit le noeud rose extravagant, en une ultime tentative, maladroite autant que désespérée, pour se sentir vivante parmi les vivants.

Après avoir visité hier soir la Rue des immeubles industriels en long en large et en travers, les images qui me restent particulièrement en tête aujourd’hui sont le portrait de David et ceux de Goya, j’ai pensé que je pourrais peut-être reprendre ces textes et images, mais je l’avoue, pour moi c’est difficile de choisir, j’aime tous les articles que vous avez publiés. J’apprécie beaucoup la manière dont vous montrez aussi les volumes, souvent par montage de plusieurs photos, (dont je vois qu’elles sont parfois prises avec un Iphone) ? Economie de moyen vraiment efficace. Peut-être avez-vous vous-même une préférence, un texte, un article que vous souhaiteriez que je diffuse ?

@MargueriteGarel : 

Le Goya est un tableau qui me bouleverse – donc pourquoi pas?  Je n’ai jamais rien appris en histoire de l’art, alors oui, je passe des heures à contempler la seule chose qui soit à ma portée: la matière des oeuvre, les volumes, les couleurs et leurs agencements. De nombreuses photos sont prises avec un I-phone car j’avais cédé à la mode et j’avais fait une dépense déraisonnable pour avoir le même joujou que mes confrères… Quoi qu’il en soit, je suis heureuse de vous avoir transmis un peu du bonheur que j’éprouve à voir ces oeuvres.

Vous ne vous contentez pas de passer des heures à contempler, vous écrivez, et vos textes sont remarquables : en vous lisant, il me semble pourtant (mais je n’y connais rien) que vous avez beaucoup appris de l’histoire de l’art (ekphrasis ?), et que cette pratique s’avère vraiment féconde, y compris lorsqu’il s’agit d’écrire un texte au sujet d’un autre texte (par ex votre commentaire du journal de Kafka) ; aussi pour écrire vos « récits » ?

Revient souvent le thème du regard, personnages qui regardent / ne regardent pas le spectateur, voient ce que le spectateur ne voit pas ?

@MargueriteGarel :

Votre observation sur le regard est extrêmement juste mais c’est une structure de perception et de discours que je ne mettais pas consciemment en oeuvre. Il n’y a que deux règles que je m’impose : je m’interdis les considérations historiques encyclopédiques et je me refuse à plaquer sur les oeuvres des considérations psychologiques à moins qu’elles ne soient étayées par un système de formes et de couleurs mais, encore une fois, rien de formalisé.

Quant à Kafka, je dirais, mais peut-être ai-je tort, que c’est autre chose. Quand j’étais étudiante, j’ai lu Erving Goffman sur la mise en scène de soi dans les interactions sociales, Stigmate, ouvrage ardu qui m’avait vivement impressionnée alors, même si j’en ai presque tout oublié aujourd’hui.

Images & mots glanés dans la rue des immeubles industriels

Rue des immeubles industriels

hippopotame tourne le dos le roi sans tête vous attend

poisson barbu lion céramique

Eros tendu doigt vers le ciel

grosse graine ovale les seins fusent les fesses

se pommellent

deux yeux l’ange vicieux nous fait signe

sent votre présence mais ne veut pas vous voir

chacun des cils lumière très dure draps noirs lueur de cendre verte

se cache barbouillage véhément le carmin vire au pourpre

fixer le vide la bretelle du corsage va glisser pas un regard

art books shouldn’t be read they talk too much

art books shouldn’t be read they talk too much about History

art books shouldn’t be read they talk too much about psychology

aveugle la face humaine s’y décompose

fixer ce que nous ne voyons pas

perdre la tête fin ruban pourpre carapace sociale

ne regardent pas l’usure du temps ne regardent pas

un front raidi le vert anis se frotte

au rose vif

jeu ambigu

que reste-t-il

Merci infiniment @MargueriteGarel 

 

Raconter une histoire

Dans le cadre de la webassociation des auteurs, dissémination de décembre sur le thème « raconter une histoire »

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C’était un blog que je lisais dans le train à l’époque je travaillais à l’autre bout du pays une heure de train à l’aller une heure de train au retour, le train était toujours bondé mais je ne voyais pas les passagers je n’écoutais pas les conversations je lisais le blog, l’auteur du blog publiait moi je lisais j’essayais de tenir la cadence il écrivait constamment de nouveaux billets auxquels s’ajoutaient sans cesse de nouveaux commentaires or j’ai toujours considéré qu’il était de mon devoir de lire aussi les commentaires selon moi les commentaires font partie intégrante du corpus d’un blog au même titre que la prose de l’auteur, notez que par la fenêtre j’aurais pu regarder le jour se lever j’aurais pu regarder la nuit tomber j’aurais pu regarder le lac et les sommets enneigés défiler mais la tête penchée vers le sol, je lisais le blog, il faut dire qu’à l’époque mon travail consistait à faire en sorte que les gens me racontent des histoires des histoires et encore des histoires, un travail certes intéressant mais fatigant épuisant, à la fin de la journée je n’avais qu’une hâte monter dans le train et lire le blog car le blog ne racontait rien, au contraire l’auteur brouillait les pistes, toute amorce de récit était dynamitée, des narrateurs apparaissaient, proliféraient puis disparaissaient comme des lapins, en outre le texte était truffé d’hyperliens disposés comme des chausses-trappes de sorte qu’immanquablement vous cliquiez dessus tout en sachant d’avance qu’ils n’aboutiraient nulle part, sans parler des commentateurs qui sans cesse ajoutaient leur grain de sel, vous avez travaillé toute la journée, coincé dans une toute petite pièce avec des gens qui doivent vous raconter une histoire mais qui ne peuvent pas raconter une histoire parce qu’ils ne parlent pas votre langue et que vous ne parlez pas la leur, vous êtes fatigué épuisé mais la lecture du blog ne vous épuise pas d’avantage, au contraire, la lecture du blog, lecture certes difficile, ardue, demandant beaucoup de concentration, dans un train bondé où vous n’avez réussi à vous asseoir qu’en jouant des coudes au détriment peut-être d’une personne plus fatiguée que vous car bien des travaux sont incomparablement plus harassants que de rester toute la journée dans une petite pièce à écouter des histoires, la lecture du blog au contraire vous détendait, et si elle vous détendait, c’était parce que l’auteur avançait sans scénario ni plan établi, le fait est que ce blog n’était pas un blog comme les autres, on sentait que l’auteur ne s’écoutait pas écrire, qualité ô combien rare et précieuse pour un blog, personnellement je sais que je suis incapable d’écrire sans m’écouter c’est pourquoi j’ai renoncé depuis longtemps à écrire, notez que pour mieux préciser mon propos je ne devrais pas dire ce blog ne racontait pas d’histoire je devrais dire ce blog ne s’écoutait pas raconter des histoires car avec le recul je reste frappé par la très grande cohérence du projet, projet autant politique qu’esthétique d’ailleurs, en lisant le blog on ressentait de fait qu’une insurrection était imminente, on comprenait clairement qu’entre la révolution et l’esclavage il n’y avait pas le choix et cela, l’auteur le documentait extrêmement bien, allant jusqu’à préciser quelles pourraient être les premières mesures révolutionnaires, en parallèle on suivait de manière très fragmentaire les tribulations de différents narrateurs, les uns par exemple entreprenaient des voyages insensés aux antipodes, d’autres tenaient de précaires chroniques sociales, certains dessinaient tandis que d’autres filmaient, liste non exhaustive, tant était étourdissante l’inventivité de l’auteur, comment est-il possible qu’une seule et même personne écrive si rapidement et dans des registres aussi différents me demandais-je le soir en marchant vers mon domicile, la tête penchée vers le sol, il est vrai que l’auteur interrompait parfois ses publications, je pars quelques jours loin de toute terre habitée dans un lieu sans connexion disait un des narrateurs, j’en profitais pour relire certains billets dont le sens m’avait échappé, ou pour dévisager les passagers, écouter les conversations, regarder le jour se lever, la nuit tomber, le lac et les sommets enneigés défiler, je savais que bientôt, la publication reprendrait avec de nouveaux narrateurs de nouvelles images et de nouvelles idées, or, un jour, je m’en souviens très bien car non loin de moi étaient assis deux types dont l’un n’arrêtait pas de dire génial,

– comment ça va ta boîte ? demandait le deuxième,

– génial répondait le premier, je viens d’embaucher une jeune ingénieure elle est géniale,

– et tes vacances ?

– génial, on a loué un voilier de douze mètres en Croatie mais là on va partir au Bouthan, pour les visas ma femme connaît quelqu’un à l’ambassade c’est génial,

– et ta maison ?

– génial, on est en train de l’agrandir en achetant celle d’à côté,

je me souviens que le type qui disait tout le temps génial feignait si bien l’absence d’inquiétude qu’il avait fini par m’effrayer et qu’indisposé par la conversation je m’étais penché pour lire le blog, or, depuis ce jour, je n’ai plus jamais réussi à m’y connecter, depuis ce jour, le blog a, semble-t-il, définitivement disparu.

Liste des blogs cités dans les liens, par ordre d’apparition :

La Fabrique éditions : Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan & Kamo

Aux îles Kerguelen , Laurent Margantin

Dans les cales du monde social, Pierre Cendrin

La limace à tête de chat, Lucien Suel, Le Silo

Ouvert, Mathilde Roux, Quelque(s) chose(s)

image : Lausanne Aigle/Aigle Lausanne

Le blog qui écrivait tout seul

Web association des auteurs présente

Dissémination du 25 octobre

Une page par jour !

1Une étrange tradition

2Un inventeur

3Le blog qui écrivait tout seul :  

Anna Jouy, Olivier Hodasava, & Picasso

 

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Le 25 octobre,

Picasso est né

« Sur une planche, il attacha par des punaises un carton gaufré. Il posa dessus un de ces burins représentant le monstre, autour  duquel il agença des rubans, des dentelles en papier d’argent et des feuilles artificielles un peu défraîchies. Lors de la reproduction de ce montage, il insista beaucoup pour que les punaises y figurent aussi. » Brassaï Conversations avec Picasso, Paris, Gallimard, 1964

Le 25 octobre,

Anna Jouy écrit,

Olivier Hodasava aussi ;

montage :

fenêtres. le vitrail n’est fait que de chiures de mouches et de gouttes blanches. confettis de dépotoir, le paysage à moitié digéré face au regard. ce dernier manque de profondeurs. il me revient toujours, me claque à l’oeil.

139e jour – Je traverse une ville que je ne connais pas, où je n’ai aucun repère. Je suis bien allé sur Google pour voir… J’ai glané des bribes d’informations cliniques : ville japonaise située sur l’île de Kiúshú, le long de l’océan Pacifique ; 400 000 habitants ; une rivière qui la traverse et qui a pour nom Óyodogawa ; un climat très doux dû aux courants marins chauds venus de l’Océan.

sensible fresque sous les doigts. ces résidus font l’image ; derrière rien n’existe mais bien cette représentation sous verre de mon pays, du temps qu’il fait, de la vie que  je  tiens à distance.

 Je traverse une ville que je ne connais pas. Je vois des avenues bordées de palmiers, des navires qui ressemblent à des legos, des bâtiments aux formes étonnantes à mes yeux. Je vois des pharmacies, une station essence, des distributeurs de boissons – l’un d’eux, même, est posé le long d’un chantier.

Être vrai a-t-il dit, ne jamais dire que le plus proche de la vérité … et là, cette morte falsification, l’impalpable soumis aux traces humaines ou animales, au grand déchet qui vient avec la vie.

Je traverse une ville que je ne connais pas et soudain, je tombe sur des mots en français. C’est sur la façade d’un restaurant – les mots sont même accompagnés d’un drapeau tricolore. Le restaurant s’appelle Lune du Printemps. Je me précipite sur internet. Mais, désolation, je ne trouve aucune page web auquel il soit associé. Le restaurant ne sera donc pour moi qu’une énigme.

m’approcher ne servira à rien, ne dégagera pas l’opaque. m’éloigner alors, peut-être, ciller du regard et projeter mon désir bien au-delà du vitrage.

Pour lire les textes en version originale :

Vitre, publié le 25 octobre 2012 sur le blog d’anna jouy, journal poétique jeté sur l’aube

Lune de Printemps – Miyazaki, publié le 25 octobre 2010 sur Dreamlands, le blog d’Olivier Hodasava

Pablo Ruiz Picasso est né le 25 octobre 1881 à Malaga.

On peut voir le monstre dont parle Brassaï sur ce site, duquel sont tirées les citations.

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Olivier Hodasava a voyagé pendant 1145 jours sur google street view. En prolongement de cette odyssée, publiée au jour le jour sur son blog, il prépare un livre qui sortira en février aux éditions Inculte.

Anna Jouy publie plus d’une page par jour ! Son nouveau site mots sous l’aube comporte six colonnes à la une, aube, matin, midi, après-midi, soirée, nuit :

« de quelques matières grises que soit la nuit... ce sera peut-être le titre de ce livret que je viens de travailler et presque achever à partir de quelques textes de mon blog. (…) en faisant des lectures instinctives, diagonales et répertoriées selon les mots émergents, je les ai assemblés… cela m’a donné sans vraiment réfléchir, encore une fois, cinq séries de textes. ces séries offrent des thèmes le lien- tu, trafic et résidus, état naturel, spleen de la nuit, et l’écrit sous l’aube. (…) et le miracle tient dans le déroulement intérieur, l’ajustement quasi impressionnant de ceux-ci qui semblent s’accrocher les uns aux autres comme des maillons secrets que j’aurais forgés sans le savoir sur mon blog. (…) cela me laisse entrevoir que l’écriture numérique est créatrice bien au delà du statique qu’elle semble elle aussi avoir. (…) le blog écrit tout seul aussi…. cela me fascine beaucoup. » Ecrire encore ! 9 octobre 2013

« Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où j’ai passé et si on les reliait par un trait, cela ferait peut-être un minotaure. » Pablo Picasso.

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Merci aux auteurs de m’avoir accordé la possibilité d’utiliser leurs textes !

Images : le 25 octobre 2013, Evolène, Suisse