L’écrivain du bout du monde

L’écrivain du bout du monde vivait tout seul au bout du monde dans une cabane en livres.

Mon igloo c’est ma bibliothèque et ma bibliothèque c’est mon igloo disait l’écrivain du bout du monde, quand j’ai besoin d’un ouvrage je l’extrais délicatement, autrefois tout s’écroulait maintenant j’ai de l’entraînement, j’ôte cinq ou six volumes mon igloo reste intact, j’ai la vue sur la steppe, et l’aération.

Depuis le temps que j’habite ici j’ai eu tout le loisir de perfectionner mon igloo ajoutait l’écrivain du bout du monde, chaque soir je sais précisément quel livre extraire pour profiter pleinement du coucher du soleil.

Mon igloo c’est mon observatoire et mon observatoire c’est ma bibliothèque disait l’écrivain du bout du monde, c’est pratique, je n’ai pas à me soucier du choix de mes lectures, la précession des équinoxes et les lois de la gravitation universelle me dictent chaque nuit la liste, variable à l’infini, des ouvrages à emprunter pour pouvoir contempler les anneaux de Saturne ou regarder passer les comètes.

En m’attaquant aux fondations j’ai failli ébranler plus d’une fois le savant équilibre de mon édifice racontait l’écrivain du bout du monde, dernièrement suite à la chute d’une météorite j’ai pris des risques insensés pour observer les chercheurs de fragments se courber comme des arbres morts sur l’horizon.

Grâce à mon système je relis parfois mes propres ouvrages disait l’écrivain du bout du monde, certes je n’ai jamais publié d’oeuvres épaisses comme celles qui constituent véritablement l’ossature de mon igloo mais plutôt des fascicules, de fines brochures qui me servent l’été à ventiler, l’hiver à boucher les courants d’air. Tout de même, disait-il, je suis tombé récemment sur un volume dont je suis assez fier, composé d’un unique poème de jeunesse que j’ai fait traduire en cent soixante-douze langues, il atteint presque les deux cents pages.

En comparant les traductions j’ai pu acquérir quelques notions d’aïnou d’oudmourte de tchouvache, précieux rudiments qui m’ont permis plus d’une fois de déchiffrer la paroi, disait l’écrivain du bout du monde.

N’allez pas croire que mon igloo soit exclusivement littéraire disait l’écrivain du bout du monde, traités, manuels, almanachs, il se compose de ce que j’ai trouvé au hasard des chemins.

Depuis que j’ai extrait de la voûte ce qui m’a tout l’air d’être un Annuaire des Marées, la steppe ondule au point de faire tanguer mon igloo, disait l’écrivain du bout du monde.

Spectacle inoubliable que celui de mes jardins à la dérive, jardins de vent jardins de givre et de graminées dont le tracé est désormais constamment modifié par le flux et le reflux du terrain disait l’écrivain du bout du monde, n’est-ce pas dans l’ordre des choses que la steppe elle aussi nomadise ?

L’écrivain du bout du monde écrivait dans une langue dont nous étions lui et moi les deux derniers locuteurs.

Milar Lagos Book Igloo

La glycine

 

La glycine écrit de droite à gauche

La glycine écrit de bas en haut

La glycine écrit vite

La glycine écrit : « viens »

La glycine écrit : « j’arrive »

La glycine écrit : « j’écris »

La glycine écrit : « j’écris que j’écris »

La glycine écrit : « feuille »

La glycine écrit : « fleur »

La glycine écrit : « vite »

La glycine écrit : « je suis une guêpe »

La glycine écrit :  » je suis une chauve-souris »

La glycine s’élève

Elève des oeufs

En tournant comme un boeuf

La taupe

La musique est partout les mots sont nulle part, répétait le directeur de la fanfare municipale. Entre les deux cependant il y a quelque chose qui me chatouille la voûte plantaire, le soir dans les courants d’air sur les esplanades, disait-il.

La Taupe

Elle nage dans la terre

Au contact de la mer de la terre

elle prend une teinte très douce

une couleur indéfinissable

et presque infinie si une couleur peut l’être

comme après s’être frottée longtemps

à la vieillesse des choses

à l’éternelle jeune vieillesse des choses

Elle a de la peau de chamois sur elle

elle a du chamois en elle

dont elle bondit souvent

pour plonger à l’insu de tous

en dauphin sous la montagne

Elle évolue dans la terre

ainsi qu’une patineuse enfoncée

elle brosse doucement la grande gratitude de la terre

elle repasse lentement dans tout ce chiffonné

comme une navette qui la tisse

au destin de la terre

elle y fait un tunnel d’elle

où elle est la taupe enfin

ne lâchant plus qu’une bulle de terre de loin en loin

un petit volcan démoli

toute à elle et à sa douceur désormais

Laurent Albarracin

On peut retrouver La taupe sur le site recours au poème.

Depuis le 24 juin 2005, Laurent Albarracin tient une chronique régulière ici : Images de la poésie.

Il s’occupe aussi du Cadran Ligné, « une collection de livres d’un seul poème imprimés à 150 exemplaires sur papier vergé. »

Contacté tardivement, il me répond très aimablement : Eh bien oui pourquoi pas une « web-dissémination » pour ce poème « La Taupe ».

Merci !

« D’une façon ou d’une autre, la façon importe peu, il faudra coïncider » écrit Mathilde Roux.

La taupe n’est pas partout mais quand elle est là elle est là et la fanfare itou, disait-il.

(Dissémination de poésie avec #webassociationdesauteurs)

Quelque chose est là

Vers la mi-juin 2013, le printemps approchant de son terme, je me mis en route pour un voyage sur le net, en quête de  poésie.

 

D’une façon ou d’une autre, il faudra se déplacer, aller vers. Parce que, vois-tu, certaines choses vivantes – un arbre, un homme, une femme, un amour – se tiennent à un endroit précis. Il est aussi inutile de les chercher ailleurs que d’attendre qu’ils quittent leur histoire. D’une façon ou d’une autre, la façon importe peu, il faudra coïncider, croiser les ombres et les éclats, transformer le loin en près, ou en quelque chose qui n’existe pas.

Mathilde Roux, rédigé le 15 octobre 2009 dans VIS-A-VIS  Quelque(s) chose(s) 

Le rêve et le document, collage 30×30, papier velours, papiers imprimés, © Mathilde Roux 2012

La poésie de Mathilde Roux, c’est quelque(s) chose(s), et c’est beaucoup de choses, des textes, des images, de la voix, que nomment peut-être ces mots « Là » :

déplacer

vois-tu vivantes

arbre homme femme

amour précis

chercher attendre

histoire

coïncider ombres éclats

Merci infiniment Mathilde pour votre autorisation.

Dans le cadre d’une dissémination de poésie le 23 juin 2013 avec webassodesauteurs

 

Abeille

 

Une abeille

joueuse de violoncelle

elle aimait le boa du hautbois

pom pom pom

 

en secret

chaque soir elle rêvait

qu’il était une corde vibrant sous son archet

 

mais c’est la grosse caisse

qui était la maîtresse

du pauvre hautbois il n’avait pas le choix

elle était si jalouse

n’entendait que l’amour

qui marche à la baguette et tambour et trompette

 

le hautbois

ça l’usait les tambours

il rongeait son frein pour

le joli crin

d’la vi_olon

celliste et puis voilà

ce qui devait arriver arriva

 

pom pom pom pom

pom pom pom pom pom pom

pom pom pom pom pom

pom pom pom pom pom pom

pom pom pom pom

pom pom pom pom pom pom

pom pom pom pom pom

pom pom pom pom pom pom

 

Cette chanson n’est pas virtuelle

Elle a de la chance elle a un sens

C’est de m’user les poumons

En attendant qu’on me greffe

La gorge d’un rossignol

Tant pis si c’est d’un perroquet

Les risques pour le marché de la poésie en 2014 selon Forbes

 

New York, le 31 mai 2013, Art Media Agency (AMA).

Le magazine américain Forbes détaille les six risques majeurs qui pourraient affecter le marché de la poésie en 2014.

Le premier risque évoqué par Kathryn Tully dans Forbes, est qu’un incendie ou autre catastrophe touche le port-franc de Singapour ou celui de Genève. Cité par le magazine, Ron Fiamma, directeur des collections privées chez AIG estime que la valeur des poèmes stockés à Genève serait d’environ 100 milliards de dollars. Autre danger pour le marché, dans un marché de la poésie globalisé, un évènement entraînant une chute des prix dans un endroit du monde, amenant une importante décote des poèmes au niveau mondial. Ensuite, autre risque, un petit groupe de collectionneurs, les plus importants, pourrait se désintéresser du haut du marché, ce qui ferait fortement chuter les prix. Cité par le magazine, Michael Plummer, co-fondateur de Artvest, rappelle le cas d’Helly Nahmad, actuellement sous enquête au sujet d’un éventuel blanchiment d’argent : « La famille d’Helly Nahmad a à elle seule soutenu le marché poétique impressionniste et moderne durant les 30 dernières années »

Par ailleurs, la multiplication des affaires de blanchiment d’argent et de fraude dans le monde de la poésie pourrait nuire au marché et forcer quelques-uns des acteurs majeurs à le quitter. Enfin, élément également pointé par Forbes, le risque de l’augmentation des ventes de faux poèmes et de poèmes volés qui pourraient effrayer les acheteurs.

(Source : Art Média Agency)

Dissémination poésie dimanche 23 juin 2013 : voir le projet ici

Centre exact

A l’époque tu vivais dans le désert, au milieu de nulle part, loin de toute terre habitée, dans un village au centre exact de la France. Le centre exact de la France passait exactement chez toi, tu le sentais, il passait dans ton appartement, il passait dans ta chambre, au centre exact du lit dans lequel tu lisais. A cette époque tu te souviens que tu relisais tes vieux livres, tu relisais le Docteur Jivago, tu relisais Guerre et Paix. Par la fenêtre, un figuier s’agitait, t’accompagnait. Parfois tu roulais jusqu’à la ville lointaine. La bibliothèque te fournissait en vieux numéros de la Quinzaine Littéraire. Un jour, en feuilletant ces vieux journaux tu fis la connaissance d’un écrivain nommé W.G. Sebald. Au centre exact de la France. (Sans compter la Corse).

Centre exact de la France

Centre exact de la France

Harmonie

La musique est partout, disait-il, la musique est dans les coeurs la musique est dans la rue la musique est dans les autocars la musique est dans les magasins la musique est lucide la musique est minérale la musique est végétale la musique est animale la musique se faufile partout comme un furet et hop elle scie l’arbre qui cachait la forêt la musique est cosmique la musique est dans la musique tandis que les mots, demandait le directeur de la fanfare municipale, où sont les mots ? La musique est partout les mots sont nulle part, disait-il.

Fanfare Yverdon-les-Bains