Cafard et le travail

Webassociation des auteurs, dissémination de février sur le thème « Le corps dans tout ses états », proposé par Pierre Cendrin, qui n’hésite pas à descendre sur son blog dans les cales du monde social

J’ai rencontré Cafard dans une situation des plus grotesques. Inscrits au chômage, l’Office Régional de Placement nous avait assignés à une mesure, c’est à dire que nous étions contraints de participer à une formation dont le premier module, censé nous remettre sur le droit chemin de l’emploi, s’intitulait sobrement réussir sa campagne. Or, après un début pour le moins fastidieux consacré à la présentation sur powerpoint en long en large et en travers de l’organigramme du prestataire, le module a pris une tournure complètement carnavalesque. Nous étions plus d’une vingtaine de participants plus ou moins jeunes, plus ou moins vieux, nous représentions à peu près tous les secteurs économiques et tous les corps de métiers, dans la salle il y avait des femmes des hommes des secrétaires des comptables des boulangers des employés de commerce des assistants en marketing des gestionnaires d’entreprise des agents de sécurité, l’une avait travaillé dans les assurances l’autre à l’accueil d’un fitness, il y avait un graphiste un livreur de pizza un peintre en bâtiment un joueur de foot-ball américain un motard en Harley Davidson une cheffe de rayon un cuisinier et il y avait Cafard, un jeune type dont le parcours, je m’en souviens, avait impressionné le formateur quand Cafard avait présenté ses expériences et ses qualifications, Cafard avait travaillé dans l’usinage métallique, dans la mécanique de précision, pour les entreprises les plus prestigieuses du pays. Après le powerpoint, le formateur devait avoir un entretien individuel avec chacun d’entre nous si bien qu’il a quitté la salle, nous laissant livrés à nous-mêmes : c’est à partir de ce moment là que le module a véritablement basculé ! De toutes façons on ne trouvera jamais de travail a dit quelqu’un, on devrait plutôt créer notre propre boîte, on a déjà toutes les compétences dans la salle ! Oui mais quoi comme boîte ? On n’a qu’à monter une boîte qui vendrait des sex-toys, les sex-toys c’est ce qui marche en ce moment, a dit la cheffe de rayon. Et c’est comme ça qu’à la fin de la première matinée, le module réussir sa campagne a pris une tournure complètement débridée, tandis que le formateur s’employait, dans son bureau, à définir avec chacun des stratégies individuelles de réussite. A la fin des deux jours de module, je peux vous dire que la boîte autogérée qui vendrait des sex-toys avait bouclé son organigramme, service achat, service vente, marketing, qualité, commandes, livraisons, service après-vente, et je vous passe les détails. C’est en tout cas dans ces circonstances particulières que j’ai rencontré Cafard. Pendant une pause, il m’a raconté qu’il avait écrit un livre, à télécharger librement sur son site Cafard et le travail, livre dans lequel il témoigne des nombreux dysfonctionnements du management, et de la souffrance au travail, dans les entreprises les plus prestigieuses du pays. Une démarche particulièrement courageuse. Courage de se risquer à l’écriture. Courage de nommer, de dénoncer, dans un pays où la retenue et l’auto-censure sont la norme. Une démarche finalement assez proche, me semble-t-il, de celle de Nadejda Tolokonnikova. Car l’histoire de Jean-Robert, que je vous invite à lire ci-dessous (merci beaucoup, Cafard, pour ton autorisation) est aussi une histoire de cadences infernales, d’objectifs insensés, de destruction des corps et des individus au travail.

Jean-Robert

Et maintenant je veux parler d’un homme, Jean-Robert. Je le rencontre quand il revient à cette machine mazak, après des jours d’arrêt de travail à cause de monstres problèmes de dos. Je rencontre un homme super, plein d’honnêteté mais marqué par la vie. Je travaille avec lui pendant trois semaines, en journée, temps durant lequel je me forme. Je vous parle de Jean-Robert car j’apprends son parcours, entrevois toute la souffrance qu’il peut ressentir et il ne m’est pas possible d’écrire sur le travail, sur mon parcours à moi, sur mes incompréhensions et sur le poids, sur l’impact du stress et du mal-être au travail sans parler de lui.

Jean Robert avait été bûcheron la plus grande partie de sa vie, avait vécu dans les bois, sans chauffage, et il avait travaillé sans cesse pour gagner vraiment rien. Son parcours familial avait été aussi très difficile. Je ne me permets pas d’en parler. Malgré tout cela, il décide à 43 ans de faire un apprentissage et un CFC (4 ans d’études et de travail en entreprise) dans l’usinage métallique, dans cette entreprise. Commençant sans connaissances du tout, il arrive à obtenir son CFC et à avoir un emploi dans cette usine, ce que je respecte particulièrement et admire profondément. Il ne parle pas trop de lui mais il est un employé plus que modèle. Par exemple, lorsque nous testons un nouveau programme pour de nouvelles pièces, nous devons chronométrer le temps d’usinage et le temps d’échanger la pièce. Il prend le temps minimal pour changer la pièce le plus rapidement possible. Cela fait que, s’il doit remettre la pièce ou changer un outil, ce qui arrive fréquemment, les temps deviennent impossibles à tenir. Je le vois souvent timbrer sa pause et faire tourner quand même sa machine. Et, sincèrement, je n’ai jamais vu de toute ma vie une personne aussi dévouée à son travail, avec une aussi grande envie de bien faire et un si grand remords d’avoir mal fait, quand cela se passe. Un autre exemple: pendant ma formation, il règle une pièce et le palpeur, c’est-à-dire l’outil pour prendre les mesures du bord de la pièce, se brise en arrivant contre la pièce. Jean-Robert est tout de suite vraiment mal à l’aise et même paniqué au plus profond de lui-même. Le chef arrive :

– Salut, ça va, ça se passe bien ?

Mais quand il voit le palpeur cassé dans les mains de Jean-Robert, il change d’attitude et crie :

– Mais qu’est-ce que c’est, putain, une tige de palpeur, mais tu sais combien ça coûte?  600, 00 CHF ! Mais ce n’est pas possible !

Je vois l’embarras de Jean-Robert et je comprends que le chef réagit comme ça car il voit et sent chez Jean-Robert son attitude et son mal-être du moment. Alors, il insiste à mal lui parler ! J’interviens alors :

– Arrêtez de criez, c’est moi qui ai cassé la tige. Alors, renseignez-vous avant d’accuser à tort ! Et si ce n’est que ça, 600, 00 CHF, alors retirez-les de ma paie, y a pas de problème, j’assume entièrement. Vous avez une autre tige pour que l’on puisse travailler, s’il vous plaît ?

 – Heuuu, ben, désolé.

 – Ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça.

 – Heu, désolé, Jean-Robert, désolé. Je vais vous chercher une nouvelle tige.

Il part nous chercher une nouvelle tige de palpeur et on ne me retire pas les 600, 00 CHF sur ma paie. La dernière semaine où je travaille avec Jean Robert sur la machine, avant que je passe d’horaire de nuit, je lui propose dans l’après-midi :

– Viens, on va boire un café !

 – Non, désolé, je ne peux pas, je n’ai pas le droit.

 – Ah, ah, elle est pas mal celle-là, allez, viens !

 – Non, sérieux, je ne peux pas.

Je vais donc au café avec un autre collègue et, tout en discutant, j’apprends que la direction a convoqué Jean-Robert et lui a fait signer un papier comme quoi il ne peut pas quitter sa machine et qu’il n’a donc pas le droit d’aller au café en dehors de sa pause de 30 minutes. Parce qu’il n’est pas assez productif. Lui qui fait tourner la machine même pendant sa pause ! Tout ça parce qu’il calcule les temps trop courts ! Je suis sidéré. Comment un employeur peut-il faire ça ? Et, de plus, à son employé le plus honnête ? Je ne comprends pas cet acharnement. J’explique le problème du temps à mon chef mais sans parler de cette histoire d’interdiction du café à Jean-Robert. Juste en expliquant que je ne peux pas tenir de tels temps car il y a le remplacement d’outils, etc.

Mon travail de nuit commence. Cela se passe bien. Travaillant uniquement de nuit, je n’ai pas de problème. En décembre, pendant la dernière semaine avant les fêtes, Jean-Robert est absent deux jours car il s’est bloqué le dos en faisant des pièces lourdes sur notre machine. Poser en porte-à-faux, à bout de bras, cela me fait un peu mal au dos, à moi qui suis bien plus jeune que lui. Quand je vois Jean-Robert au travail le lundi soir, je suis étonné comme tout le monde. Je lui demande :

– Déjà rétabli ?

– Non, mais le chef m’a appelé vendredi et il m’a dit que si je n’étais pas là lundi, j’étais loin (viré) … Alors je suis venu.

Je ne comprends pas, mon chef d’atelier n’est pas comme ça et tous ces événements arrivent depuis qu’un nouveau directeur est là. Il vient de la société qui nous soustraite la majeure partie du travail et a racheté la boite. Pendant deux ans, il a mis en place une société en Chine. Très hautain. La Chine avait bien dû renforcer ce caractère. Mais, travaillant de nuit, je n’ai eu à faire à lui qu’une seule fois, quand il a voulu que l’on revienne travailler un samedi après-midi après avoir travaillé la nuit et fini à 7h du matin. Je lui avais alors demandé s’il voulait que je plante ma tente à côté de la machine. Je n’étais pas présent dans les différents échanges mais ma réflexion – qui n’engage que moi – arrive à la conclusion suivante : ce directeur a demandé, peut-être même en insistant fortement, au chef d’atelier qu’il appelle Jean-Robert pour lui dire de venir travailler un ou deux jours avant les fêtes. Pour montrer qu’il fallait lui obéir ? Enfin, le dernier soir, tous ceux de l’équipe du soir et de nuit, nous nous souhaitons de bonnes fêtes autour d’un café et à l’année prochaine ! Quand je reprends le travail au début janvier, on nous annonce, la première nuit, que Jean-Robert est décédé, qu’il a pris des somnifères et autres médicaments, sa voiture et s’est jeté dans un lac. Et là, c’est le choc. Comment ? Comment un homme avec tant de vécus et de combats ? Sa famille ? Non, cela a toujours été et, même si sa vie était dure, il l’aimait, la vie. Même en comptant arbitrairement 98% pour sa vie, sa famille, il reste 2%. Et le travail nous prend en moyenne 8 heures par jour, 5 jours par semaine, 20 jours par mois, donc 160 heures juste pour accéder aux nécessités de la vie, manger, se loger et il est l’un des principaux sujets de la plupart de nos conversations de tous les jours, avec tous nos proches. Je ne peux pas croire que le travail, la lettre signée pour lui interdire le café et l’appel pour l’obliger à travailler, même malade, en le menaçant de la perte de son emploi s’il ne revenait pas, je ne peux pas croire que tout cela ne faisait pas partie des 2% de son choix d’enfin arrêter de se battre. Et, en observant le mal-être émanant tous les jours de mon chef d’atelier, je confirme ma pensée que mon directeur l’avait bien obligé à téléphoner à Jean-Robert. Et là, je comprends que mon chef qui est une bonne personne, va sans doute avoir d’énormes remords de tout ce qui s’est passé. Mais pourquoi ? Parce qu’il a écouté ? Non, j’espère sincèrement qu’il a compris avec le temps que c’est celui qui lui a ordonné de passer cet appel qui est responsable de l’appel. Et cette personne se sent soulagée et exempte de tout car ce n’est pas elle qui a passé l’appel. Ce n’est pas juste à mes yeux. Comment pouvons nous accepter des choses comme ça ? Je ne comprends pas. Je dois donc travailler d’équipe de journée jusqu’à ce que l’on trouve un troisième pour remplacer Jean-Robert et qu’on le forme. Cela va bien, j’essaye de comprendre l’incompréhensible en me disant que, d’un côté, Jean-Robert est aussi enfin en paix, sans personne pour l’emmerder. Plusieurs mois plus tard, au début septembre, après avoir travaillé 10h par jour, 6 jours sur 7 pendant les mois de juillet et août pendant les vacances des autres, je change une pièce assez lourde. Mon dos se bloque. Je laisse donc un mot à mon chef expliquant la situation et je rentre chez moi prendre rendez-vous avec mon médecin. Vers 8h30 du matin, je reçois un coup de téléphone auquel je réponds.

 – Bonjour, Caf’.

 – Bonjour.

 – Monsieur le directeur à l’appareil. Vous allez bien ?

 – Eh bien, non, j’ai rendez vous chez le médecin ce matin, je passerai cet après-midi pour vous donner l’ordonnance.

 – Très bien, alors rétablissez-vous bien. Et vous pouvez même commencer à chercher du travail ailleurs.

 – Cela veut dire quoi ?

 – Cela veut dire, quand vous revenez, vous pouvez chercher du travail ailleurs, nous ne vous garderons pas.

 – Alors, sachez Monsieur que je ne reviendrai pas. Je passerai cet après-midi pour prendre mes affaires. Et vous allez me payer ma semaine de dédite que vous me devez.

 – Ce n’est pas la peine de passer, je ne veux pas vous voir.

 – Mais moi oui, Monsieur, et j’ai beaucoup de choses à vous dire. Alors, à cet après-midi.

Sur ce, je raccroche. Je ne comprends toujours pas cette réaction. Enfin, je vais chez le médecin, j’ai un lumbago. En rentrant, je m’arrête au travail pour récupérer mes affaires, dire au revoir à mes collègues et voir ce monsieur. Je rentre dans l’usine, je vais vers mon collègue sur ma machine pour récupérer mes affaires et je lui explique que je suis licencié, que je prends mes affaires et que je pars. A peine nous commençons à discuter que mon chef et le directeur arrivent. Le directeur me dit:

– Alors, c’est bon, vous venez, vous sortez tout de suite.

– Attendez, attendez, je dis au revoir à mes collègues et il me reste des affaires dans le tiroir.

Je sors mes affaires, il me tire vers les vestiaires, tout tombe, je n’ai pas de sac plastique, et il répète:

– Dépêchez-vous, dépêchez-vous !

– Désolé, je n’ai pas de sac plastique, je vais chercher une serviette dans l’auto.

Je vais alors chercher une serviette pour y mettre mes affaires et en pose quelques unes que j’ai dans les mains. Quand je reviens, je prends mes affaires et le directeur me pousse hors des vestiaires:

– Allez, sortez ! Sortez tout de suite !

– Non, mais ça va ?! Arrêtez ! Vous ne voulez quand même pas me pousser et que je tombe ! J’ai un lumbago, au cas où vous l’auriez oublié. Et moi, j’ai des choses à vous dire.

Nous sommes dans l’atelier vers la sortie, mon chef est là qui, me connaissant, me regarde avec l’air de dire: « S’il te plait, Cafard, c’est sur nous qu’il va se défouler ! » Le directeur enchaîne :

– Je n’ai rien à entendre de vous, vous n’êtes même pas capable d’être présent quand on a besoin de vous, et, en plus, vous m’avez menacé au téléphone, vous m’avez dit que vous alliez me faire payer !

Je m’entends rire:

– Vous plaisantez, là? ! Rassurez-moi! Je viens de faire deux mois à 60 heures par semaine, 6 jours sur 7 parce que tout le monde prend ses vacances et vous me dites que je ne suis pas là quand on a besoin de moi !!! Ha ha ha et permettez-moi de vous dire, Monsieur, que c’est vous le menteur : je ne vous ai jamais menacé. Je vous ai juste dit que je ne reviendrai pas travailler et que, oui, vous alliez me payer ma semaine de dédite (délai obligatoire pour rompre un contrat en intérim ou payable à l’employé).

– De toute façon, je n’ai pas à vous entendre, Monsieur !

– La vérité n’est pas toujours bonne à entendre.

– Allez-vous en tout de suite et je vous interdis de remettre un pied dans cette usine !

 – Sachez, Monsieur, que c’est vous qui êtes en train de faire couler cette usine, non seulement vous êtes un menteur mais vous prenez les gens pour des petits Chinois. Monsieur, nous sommes en Suisse et l’esclavage est aboli depuis longtemps.

 – Sortez ! Je vais m’assurer personnellement que vous ne trouviez plus jamais aucun travail en Suisse, je vous en fais la promesse!

Et il claque la porte d’entrée de l’usine. Je vais partir quand je me rends compte que j’ai oublié de lui dire une chose. Et quelle chose ! Alors, je ré-ouvre la porte, je mets un pied dedans et crie:

– Eh, Monsieur !

Il se retourne fin enragé et, avant même qu’il puisse parler, je poursuis:

– J’ai failli oublier, il y a une certaine personne, c’est vous, et vous seul, qui l’avez tuée. Et je viens déjà de remettre un pied dans l’usine et je trouverai du travail facilement, ne vous en faites pas !

Je referme alors la porte de l’usine et rentre chez moi, soulagé, même si, encore une fois, je ne comprends pas cette injustice. Je suis soulagé d’un poids : si cette personne ne se rend pas compte de sa responsabilité, cela lui aura été dit au moins une fois. Car je ne peux pas laisser des personnes dans l’ignorance des conséquences de leurs actes. Si elles ne sont pas conscientes, c’est qu’elles sont vraiment sincères et c’est bien plus dangereux que leurs soi-disant haines, je pense. Si mon passage dans cette entreprise est terminé, mon expérience de la vie, du travail et mes incompréhensions ne font que grandir et se consolider. Un homme bien a abandonné ce merveilleux combat qu’était sa vie. Tout cela à cause de quoi ? La famille ? Les problèmes ? Le travail ? Ou, tout simplement, s’est-il résigné à aller voir ailleurs, ne supportant plus l’absurdité de certaines réalités de la vie ? Je ne sais pas, tant de choses auraient pu en être la cause. Mais une chose me semble sûre, l’appel pour revenir travailler même en étant malade a été l’élément déclencheur. Cela fait déjà quelques années, Jean-Robert, et je ne t’ai pas vraiment bien connu. Mais je veux te remercier, tu m’as appris beaucoup sur la vie, tu étais une personne vraie et qui a beaucoup donné. Qu’as-tu reçu en retour ? Encore merci. J’aime à m’imaginer que personne ne te met plus de stress et que tu es bien sans voir tout ce qui se passe ici.

En complément :

1. à lire sur le blog du Monde Diplomatique un excellent article de Morgane Kuehni, sociologue du travail à l’Université de Lausanne :

Obligés de travailler… tout en cherchant du travail

En Suisse, faux emplois pour vrais chômeurs

Les syndicats et le patronat s’apprêtent à renégocier, à la fin 2013, la convention d’assurance-chômage française. Ils devront trouver comment remédier au déficit de l’Unedic, alors qu’il n’y a jamais eu autant de sans-emploi dans le pays. Pendant ce temps, la Suisse, elle, pousse jusqu’à son terme la logique d’activation, c’est-à-dire la politique visant à remettre au travail ceux que l’on soupçonne toujours de fainéantise.

par Morgane Kuehni, juillet 2013 (Lire la suite ici)
2. à lire également, en écho à la démarche contributive de Cafard, cet entretien avec Bernard Stiegler sur Bastamag

L’écrivain dans un container

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L’écrivain dans un container vivait dans un container. D’où viens-je ? je viens d’un container, disait l’écrivain dans un container. Où vais-je ? dans un container, disait-il. Qui suis-je ? je suis un écrivain dans un container, disait l’écrivain dans un container. Où suis-je ? dans un container, disait-il. Pourquoi y a t-il un container plutôt que rien ? l’univers est un container dont le centre est un container et la circonférence un container, disait l’écrivain dans un container.

Longueur extérieure d’un container ? six mètres zéro six disait l’écrivain dans un container, largeur extérieure d’un container ? deux mètres quarante-quatre disait-il. Hauteur extérieure d’un container ? deux mètres cinquante-neuf disait l’écrivain dans un container, surface au sol extérieure standard ? quatorze virgule soixante-dix-huit mètres carrés disait-il, et puisqu’on peut empiler jusqu’à six containers les uns sur les autres, logée en container l’humanité entière tiendrait sur les îles Fidji disait l’écrivain dans un container, ailleurs on ferait pousser des fleurs, et j’aurais des voisins disait-il.

Oui vous avez bien entendu un immeuble de dix-sept mille sept cent quarante-trois virgule trois cent trente-trois kilomètres carrés composé de containers individuels empilés sur six étages contiendrait toute la population mondiale et chacun aurait son studio disait l’écrivain dans un container, non ça ne me dérangerait pas de vivre aux îles Fidji disait-il. Mais le problème, disait l’écrivain dans un container, c’est que l’humanité n’est pas prête à se débarrasser de tous les objets qui prennent sa place dans les containers. En attendant je tourne de port en port tout autour de la terre sans sortir de mon container disait l’écrivain dans un container, mon container est nomade moi je suis sédentaire disait-il.

Qu’est-ce que l’humanité ? l’humanité est une lettre adressée à elle-même disait l’écrivain dans un container, mais l’humanité ne veut pas lire la lettre, l’humanité ne veut pas recopier la lettre, elle préfère écrire des modes d’emploi, des notices indéchiffrables que personne ne lira jamais disait-il.

Qu’on me charge à Shenzhen qu’on me décharge à Rotterdam qu’on me transfère de Budapest à Gênes via Bâle, qu’on me cale entre des containers frigos des containers citernes des containers plate-formes des containers ventilés des containers à toit ouvert, qu’on m’achète qu’on me vende qu’on me dédouane, qu’importe, disait l’écrivain dans un container, dans mon container je peux lire la lettre et recopier la lettre sans être dérangé par l’humanité disait-il.

L’invention du container en mille neuf cent cinquante-six a permis de diminuer de quatre-vingt-dix-huit virgule cinq pour cent la main d’oeuvre nécessaire au déchargement d’un cargo et de multiplier par deux cents le volume des marchandises transportées disait l’écrivain dans un container, en ses cavernes l’humanité dessinait des rennes elle dessinait des bisons elle dessinait des bouquetins et puis elle a construit des pyramides elle a construit des gratte-ciel et maintenant elle construit des containers disait-il. Non ça ne me dérangerait pas de vivre aux îles Fidji, ni de vivre à Lascaux dans un container, disait l’écrivain dans un container.

Dans un container les objets n’existent pas le temps n’existe pas l’humanité n’existe pas dans un container l’humanité n’existe qu’en tant que lettre adressée à elle-même, par conséquent l’oeuvre d’art ultime et absolue est un container disait l’écrivain dans un container, l’oeuvre d’art ultime et absolue est un volume de trente mètres cubes parallélépipédique rectangulaire que l’humanité refuse de lire et de recopier, c’est pourquoi l’humanité s’extermine et prolifère à l’extérieur des containers, disait-il.

A l’extérieur des containers il y a des mots que l’humanité aime lire et qu’elle déteste prononcer, à l’extérieur des containers il y a des mots que l’humanité déteste lire et qu’elle aime prononcer, à l’extérieur des containers il y a des mots que l’humanité déteste lire et prononcer disait l’écrivain dans un container. A l’intérieur des containers il n’y a pas de différence entre lire et prononcer, à l’intérieur des containers il n’y a pas de différence entre lire et prononcer des mots comme lettre humanité recopier, à l’intérieur des containers la différence entre les mots n’existe pas disait l’écrivain dans un container.

D’où viennent les mots ? les mots viennent d’un container disait l’écrivain dans un container. Où vont les mots ? dans un container disait-il. Que sont les mots ? les mots sont des containers disait l’écrivain dans un container. Où sont les mots ? dans un container, disait-il. Pourquoi y a-t-il des mots plutôt que rien ? Parce que les mots sont des containers dont le centre est un container et la circonférence un container, disait l’écrivain dans un container.

Goya dans la rue des immeubles industriels

Web-Association des auteurs, dissémination de janvier : Serge Bonnery, grand lecteur de Claude Simon sur son site L’Epervier Inclassable, propose le thème « écriture et image ».

Mesdames Mesdemoiselles Messieurs, je vous invite à flâner dans la Rue des immeubles industriels en compagnie de @MargueriteGarel, et à vous arrêter pour regarder Goya.

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La femme à l’éventail

L’oreille est grasse et rose. Ce détail occupe notre attention hors de toute proportion à la manière du grincement périodique d’un mécanisme par ailleurs parfaitement rôdé. De fait, cette oeuvre de Goya est grinçante, non pas ouvertement à la manière des Caprices mais subtilement, pour qui sait voir.

Le visage est passé au blanc : même les lèvres paraissent décolorées. Mais cette oreille est si rose ! La chair est triste et pâle, presque grise, empaquetée dans la gaze et le satin. Mains et bras sont couverts par des mitaines longues et le corps disparaît sous la robe large. Cette jeune fille serait-elle réellement pudique et modeste ? Ou bien seulement à son corps défendant? Mais que nous dit donc cette oreille rougissante des pensées qui animent cet esprit juvénile ?

Que le modèle de Goya a été pris au piège du peintre :  l’orientation que celui-ci a donné à la lumière met en avant la poitrine pneumatique et rejette dans l’ombre la robe. La pose est raide, l’expression fermée, presque niaise, des effets de fondu rapprochent la surface grise de la robe du gris de l’arrière-plan – cette femme est littéralement effacée. Finalement, devant notre regard, elle est réduite  à une gorge voluptueuse et à une oreille troublante – la caricature n’est pas loin.

Par contraste avec la pause guindée du modèle, le style du peintre vieillissant est immensément libre. Que l’on considère, par exemple, sur les manches gigots les mouvements déliés du pinceau qui illuminent la pâte sous-jacente, rendant ainsi le chatoiement du satin. Ou bien que l’on observe la rapidité avec laquelle il expédie la représentation de la chaise – artefact peu utile à son propos.

Pour mémoire et comparaison : le portrait de la marquise de Solana :

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L’objet arrête le regard et embarrasse d’abord la réflexion. Une cocarde immense rose irisé aux larges coques soigneusement amidonnées semble en suspens au-dessus de la chevelure. L’étrangeté de l’ornement apparaît mieux lorsque l’on détaille le reste de la silhouette. Du corps on devine seulement qu’il est atrocement maigre tant il est enfermé dans un habit qui le dissimule, enserré sous un châle et corseté dans une crinoline noire. Même les mains nous sont invisibles, gantées de blanc. La coquetterie est réfrénée : elle se limite aux ruchés presque invisibles sur la jupe et à la bordure dentelée, à peine dorée sur la pointe du châle.
Goya a tourné le visage de son modèle comme s’il était en pleine lumière : nous voyons moins les lèvres décolorées, les joues rougies, l’exténuation. Seul le regard compte. Qui défie le nôtre : “Je ne veux pas mourir”.
Et pourtant cette jeune femme sait qu’elle ne va plus vivre longtemps. Goya aussi qui l’a placée dans un espace irréel, un bord du gouffre, fait de bleu assombri et de jaune grisé dans lequel elle paraît être l’unique source de lumière. “Je ne veux pas mourir”, nous dit le noeud rose extravagant, en une ultime tentative, maladroite autant que désespérée, pour se sentir vivante parmi les vivants.

Après avoir visité hier soir la Rue des immeubles industriels en long en large et en travers, les images qui me restent particulièrement en tête aujourd’hui sont le portrait de David et ceux de Goya, j’ai pensé que je pourrais peut-être reprendre ces textes et images, mais je l’avoue, pour moi c’est difficile de choisir, j’aime tous les articles que vous avez publiés. J’apprécie beaucoup la manière dont vous montrez aussi les volumes, souvent par montage de plusieurs photos, (dont je vois qu’elles sont parfois prises avec un Iphone) ? Economie de moyen vraiment efficace. Peut-être avez-vous vous-même une préférence, un texte, un article que vous souhaiteriez que je diffuse ?

@MargueriteGarel : 

Le Goya est un tableau qui me bouleverse – donc pourquoi pas?  Je n’ai jamais rien appris en histoire de l’art, alors oui, je passe des heures à contempler la seule chose qui soit à ma portée: la matière des oeuvre, les volumes, les couleurs et leurs agencements. De nombreuses photos sont prises avec un I-phone car j’avais cédé à la mode et j’avais fait une dépense déraisonnable pour avoir le même joujou que mes confrères… Quoi qu’il en soit, je suis heureuse de vous avoir transmis un peu du bonheur que j’éprouve à voir ces oeuvres.

Vous ne vous contentez pas de passer des heures à contempler, vous écrivez, et vos textes sont remarquables : en vous lisant, il me semble pourtant (mais je n’y connais rien) que vous avez beaucoup appris de l’histoire de l’art (ekphrasis ?), et que cette pratique s’avère vraiment féconde, y compris lorsqu’il s’agit d’écrire un texte au sujet d’un autre texte (par ex votre commentaire du journal de Kafka) ; aussi pour écrire vos « récits » ?

Revient souvent le thème du regard, personnages qui regardent / ne regardent pas le spectateur, voient ce que le spectateur ne voit pas ?

@MargueriteGarel :

Votre observation sur le regard est extrêmement juste mais c’est une structure de perception et de discours que je ne mettais pas consciemment en oeuvre. Il n’y a que deux règles que je m’impose : je m’interdis les considérations historiques encyclopédiques et je me refuse à plaquer sur les oeuvres des considérations psychologiques à moins qu’elles ne soient étayées par un système de formes et de couleurs mais, encore une fois, rien de formalisé.

Quant à Kafka, je dirais, mais peut-être ai-je tort, que c’est autre chose. Quand j’étais étudiante, j’ai lu Erving Goffman sur la mise en scène de soi dans les interactions sociales, Stigmate, ouvrage ardu qui m’avait vivement impressionnée alors, même si j’en ai presque tout oublié aujourd’hui.

Images & mots glanés dans la rue des immeubles industriels

Rue des immeubles industriels

hippopotame tourne le dos le roi sans tête vous attend

poisson barbu lion céramique

Eros tendu doigt vers le ciel

grosse graine ovale les seins fusent les fesses

se pommellent

deux yeux l’ange vicieux nous fait signe

sent votre présence mais ne veut pas vous voir

chacun des cils lumière très dure draps noirs lueur de cendre verte

se cache barbouillage véhément le carmin vire au pourpre

fixer le vide la bretelle du corsage va glisser pas un regard

art books shouldn’t be read they talk too much

art books shouldn’t be read they talk too much about History

art books shouldn’t be read they talk too much about psychology

aveugle la face humaine s’y décompose

fixer ce que nous ne voyons pas

perdre la tête fin ruban pourpre carapace sociale

ne regardent pas l’usure du temps ne regardent pas

un front raidi le vert anis se frotte

au rose vif

jeu ambigu

que reste-t-il

Merci infiniment @MargueriteGarel 

 

L’écrivain qui recommence tout #5

Muse, dis-moi le héros aux mille expédients, qui tant erra quand sa ruse eut fait mettre à sac l’acropole sacrée de Troade, qui visita les villes et connut les moeurs de tant d’hommes ! Combien en son coeur il éprouva de tourments sur la mer, quand il luttait pour sa vie et le retour de ses compagnons ! Mais il ne put les sauver malgré son désir : leur aveuglement les perdit, insensés qui dévorèrent les boeufs d’Hélios Hypérion. Et lui leur ôta la journée du retour. A nous aussi, déesse née de Zeus, conte ces aventures, en commençant où tu voudras.

Non, je recommence tout, dit l’écrivain qui recommence tout.

L’écrivain qui recommence tout #4

J’ignore qui vous êtes.

Oui.

Je n’ai pas bien saisi le nom de votre organisation.

Non.

Et, pour être tout à fait franc avec vous, je n’ai pas clairement compris quel type de conférence vous attendiez de moi.

Non.

Puisque, autant que vous le sachiez, je ne suis pas conférencier.

Non.

Je me suis penché sur la question, me suis torturé l’esprit afin d’essayer de deviner de quoi il retournait, comme je le fais encore à présent devant vous, mais, je préfère vous l’avouer, cela n’a rien donné et ne donne toujours rien : j’ignore ce que vous attendez de moi, et un mauvais pressentiment m’incite à penser que vous ne le savez peut-être pas non plus.

Non.

L’idée m’a effleuré l’esprit que vous m’aviez peut-être confondu avec quelqu’un d’autre. Vous souhaitiez inviter quelqu’un, et si le choix s’est porté sur moi c’est uniquement parce que j’étais celui qui ressemblait le plus à ce quelqu’un : visage ravagé par l’alcool, thorax enfoncé, vêtements miteux.

Est-ce cela ?

Non, je recommence tout dit l’écrivain qui recommence tout.

L’écrivain qui recommence tout #2

C’est fini.

Non.

Ça va finir.

Non.

Ça va peut-être finir.

Non.

Fini.

Oui.

Fini, c’est fini.

Oui.

Fini, c’est fini, ça va finir.

Oui.

Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir.

Non, je recommence tout dit l’écrivain qui recommence tout.

Changer le système d’enseignement

Thomas Bernhard, L’Origine, trad. Albert Kohn, Quarto Gallimard p. 115, 116, 117

D’une façon complètement mécanique, avec les grandes attitudes professorales suffisamment célèbres – et la célèbre stupidité professorale – ils détruisaient les jeunes gens qui leur étaient confiés comme élèves par leur enseignement qui n’était rien d’autre que la désagrégation, la destruction et, dans une conséquence maligne, l’anéantissement que leur prescrivaient les pouvoirs publics. Ces professeurs n’étaient rien d’autres que des malades chez lesquels le paroxysme – paroxysme de la maladie – a toujours été l’enseignement. Seuls des gens stupides ou des malades aussi bien que des gens à la fois stupides et malades sont professeurs de lycée car ce qu’ils enseignent quotidiennement et déversent sur les têtes de leurs victimes n’est en vérité rien d’autre que de la stupidité et de la maladie, une matière qui a pourri au cours des siècles, une matière considérée comme maladie de l’esprit, dans laquelle la pensée de chacun des élèves doit nécessairement s’asphyxier. Dans les écoles, avant tout dans les écoles d’enseignement secondaire en tant qu’écoles moyennes, intermédiaires entre le primaire et le supérieur, le savoir inutile et pourri dont on a bourré sans relâche ces élèves transforme la nature de l’élève en une nature dénaturée et lorsque nous avons affaire à des élèves de ce qu’on appelle des écoles d’enseignement secondaire, donc des écoles moyennes, nous n’avons plus affaire qu’à des êtres dénaturés dont la nature a été anéantie dans ces écoles qu’on appelle écoles d’enseignement secondaire en tant qu’écoles moyennes. Les écoles qu’on appelle encore moyennes, avant tout celles qu’on appelle lycée, ne servent jamais, à proprement parler, qu’à la corruption de la nature humaine et il est temps de réfléchir à la façon dont on peut supprimer ces centres de corruption alors qu’ils devraient pourtant être supprimés puisque depuis très longtemps on les a reconnus comme des centres de corruption de la nature humaine et l’on a prouvé qu’ils en étaient effectivement, les écoles moyennes, comme on les appelle, mériteraient d’être supprimées, le monde s’en trouverait mieux si l’on supprimait ces écoles moyennes : lycées, établissements secondaires, etc, comme on les appelle, et si l’on ne se concentrait plus que sur les écoles élémentaires et les établissements d’enseignement supérieur car l’école élémentaire ne détruit rien chez un être jeune, n’anéantit rien dans la nature d’un de ces êtres et les établissements d’enseignement supérieur sont pour ceux qui sont qualifiés pour la science et qui, même sans ce qu’on appelle l’école moyenne, sont à la hauteur des établissements d’enseignement supérieur. Les écoles moyennes mériteraient d’être supprimées parce qu’une grande partie de tous les jeunes gens y est conduite au naufrage, doit nécessairement faire naufrage. Notre système d’enseignement est tombé malade au cours des siècles, les jeunes gens qu’on fait entrer de force dans ce système d’enseignement sont contaminés par la maladie de ce système et tombent malades par millions sans qu’on puisse envisager de guérison. Il faut que la société change son système d’enseignement si elle veut changer parce que, si elle ne change pas, ne se restreint pas, si elle ne se supprime pas en grande partie, elle est assurée de toucher bientôt à sa fin. Quant au système d’enseignement, il faut qu’il soit fondamentalement changé, il ne suffit pas de se contenter de changer sans cesse quelque chose ici et là, tout dans notre système d’enseignement mérite d’être changé si nous ne voulons pas que  la terre ne soit plus peuplée que par des humains dénaturés, anéantis et détruits par une nature dénaturée. En premier lieu et avant tout, les écoles qui mériteraient d’être supprimées sont celles qu’on appelle les écoles moyennes, où l’on fourre tous les ans des millions qui tombent malades, sont détruits, anéantis.

 

Leyla McCalla chante Langston Hughes

Vari-Colored Songsc’est le titre d’un texte de Langston Hughes et de la bande-son, envoûtante, de cette fin d’année. Entre blues et folk haïtien, conçu comme un hommage au poète, le premier album de la chanteuse multi-instrumentiste Leyla McCalla a été produit grâce au financement participatif.

Vari-Colored Song

If I had a heart of gold,
As have some folks I know,
I’d up and sell my heart of gold
And head North with the dough.

But I don’t have a heart of gold,
My heart’s not even lead.
It’s made of plain old Georgia clay.
That’s why my heart is red.

I wonder why red clay’s so red
And Georgia skies so blue.
I wonder why it’s yes to me,
But yes, sir, sir, to you.

I wonder why the sky’s so blue
And why the clay’s so red;
Why down South is always down,
And never up instead.

–Langston Hughes

Raconter une histoire

Dans le cadre de la webassociation des auteurs, dissémination de décembre sur le thème « raconter une histoire »

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C’était un blog que je lisais dans le train à l’époque je travaillais à l’autre bout du pays une heure de train à l’aller une heure de train au retour, le train était toujours bondé mais je ne voyais pas les passagers je n’écoutais pas les conversations je lisais le blog, l’auteur du blog publiait moi je lisais j’essayais de tenir la cadence il écrivait constamment de nouveaux billets auxquels s’ajoutaient sans cesse de nouveaux commentaires or j’ai toujours considéré qu’il était de mon devoir de lire aussi les commentaires selon moi les commentaires font partie intégrante du corpus d’un blog au même titre que la prose de l’auteur, notez que par la fenêtre j’aurais pu regarder le jour se lever j’aurais pu regarder la nuit tomber j’aurais pu regarder le lac et les sommets enneigés défiler mais la tête penchée vers le sol, je lisais le blog, il faut dire qu’à l’époque mon travail consistait à faire en sorte que les gens me racontent des histoires des histoires et encore des histoires, un travail certes intéressant mais fatigant épuisant, à la fin de la journée je n’avais qu’une hâte monter dans le train et lire le blog car le blog ne racontait rien, au contraire l’auteur brouillait les pistes, toute amorce de récit était dynamitée, des narrateurs apparaissaient, proliféraient puis disparaissaient comme des lapins, en outre le texte était truffé d’hyperliens disposés comme des chausses-trappes de sorte qu’immanquablement vous cliquiez dessus tout en sachant d’avance qu’ils n’aboutiraient nulle part, sans parler des commentateurs qui sans cesse ajoutaient leur grain de sel, vous avez travaillé toute la journée, coincé dans une toute petite pièce avec des gens qui doivent vous raconter une histoire mais qui ne peuvent pas raconter une histoire parce qu’ils ne parlent pas votre langue et que vous ne parlez pas la leur, vous êtes fatigué épuisé mais la lecture du blog ne vous épuise pas d’avantage, au contraire, la lecture du blog, lecture certes difficile, ardue, demandant beaucoup de concentration, dans un train bondé où vous n’avez réussi à vous asseoir qu’en jouant des coudes au détriment peut-être d’une personne plus fatiguée que vous car bien des travaux sont incomparablement plus harassants que de rester toute la journée dans une petite pièce à écouter des histoires, la lecture du blog au contraire vous détendait, et si elle vous détendait, c’était parce que l’auteur avançait sans scénario ni plan établi, le fait est que ce blog n’était pas un blog comme les autres, on sentait que l’auteur ne s’écoutait pas écrire, qualité ô combien rare et précieuse pour un blog, personnellement je sais que je suis incapable d’écrire sans m’écouter c’est pourquoi j’ai renoncé depuis longtemps à écrire, notez que pour mieux préciser mon propos je ne devrais pas dire ce blog ne racontait pas d’histoire je devrais dire ce blog ne s’écoutait pas raconter des histoires car avec le recul je reste frappé par la très grande cohérence du projet, projet autant politique qu’esthétique d’ailleurs, en lisant le blog on ressentait de fait qu’une insurrection était imminente, on comprenait clairement qu’entre la révolution et l’esclavage il n’y avait pas le choix et cela, l’auteur le documentait extrêmement bien, allant jusqu’à préciser quelles pourraient être les premières mesures révolutionnaires, en parallèle on suivait de manière très fragmentaire les tribulations de différents narrateurs, les uns par exemple entreprenaient des voyages insensés aux antipodes, d’autres tenaient de précaires chroniques sociales, certains dessinaient tandis que d’autres filmaient, liste non exhaustive, tant était étourdissante l’inventivité de l’auteur, comment est-il possible qu’une seule et même personne écrive si rapidement et dans des registres aussi différents me demandais-je le soir en marchant vers mon domicile, la tête penchée vers le sol, il est vrai que l’auteur interrompait parfois ses publications, je pars quelques jours loin de toute terre habitée dans un lieu sans connexion disait un des narrateurs, j’en profitais pour relire certains billets dont le sens m’avait échappé, ou pour dévisager les passagers, écouter les conversations, regarder le jour se lever, la nuit tomber, le lac et les sommets enneigés défiler, je savais que bientôt, la publication reprendrait avec de nouveaux narrateurs de nouvelles images et de nouvelles idées, or, un jour, je m’en souviens très bien car non loin de moi étaient assis deux types dont l’un n’arrêtait pas de dire génial,

– comment ça va ta boîte ? demandait le deuxième,

– génial répondait le premier, je viens d’embaucher une jeune ingénieure elle est géniale,

– et tes vacances ?

– génial, on a loué un voilier de douze mètres en Croatie mais là on va partir au Bouthan, pour les visas ma femme connaît quelqu’un à l’ambassade c’est génial,

– et ta maison ?

– génial, on est en train de l’agrandir en achetant celle d’à côté,

je me souviens que le type qui disait tout le temps génial feignait si bien l’absence d’inquiétude qu’il avait fini par m’effrayer et qu’indisposé par la conversation je m’étais penché pour lire le blog, or, depuis ce jour, je n’ai plus jamais réussi à m’y connecter, depuis ce jour, le blog a, semble-t-il, définitivement disparu.

Liste des blogs cités dans les liens, par ordre d’apparition :

La Fabrique éditions : Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan & Kamo

Aux îles Kerguelen , Laurent Margantin

Dans les cales du monde social, Pierre Cendrin

La limace à tête de chat, Lucien Suel, Le Silo

Ouvert, Mathilde Roux, Quelque(s) chose(s)

image : Lausanne Aigle/Aigle Lausanne

Godard et Potiron

« Les vrais changements, c’est quand les formes changent. » Jean-Luc Godard, Introduction à la véritable histoire du cinéma

« Il faut des formes nouvelles, il les faut sinon mieux vaut que rien n’existe. » Tchekhov, La Mouette

Mesdames Mesdemoiselles Messieurs,

Pour cette dissémination de novembre sur le thème du cinéma, je vous invite au théâtre. Au théâtre, et au cinéma. Au théâtre avec le metteur en scène Jean-Michel Potiron, créateur d’Un Petit Godard, une pièce dont le livret, en ligne sur le site de la compagnie Théâtre à Tout Prix, est intégralement constitué d’un montage de textes de Jean-Luc Godard.

Au cinéma, avec des films de William Kennedy Laurie Dickson.

« Jamais sur aucune scène terrestre, n’a été rassemblée une foule d’acteurs aussi incongrue, depuis les temps où les dieux, les animaux et les hommes vivaient ensemble dans l’intimité ; (…). Etalons fougueux, terriers et rats, chiens savants qui font des sauts périlleux et décrivent des danses serpentines, lions et singes dressés figurent parmi les étoiles de cette troupe singulière. Une fois même, le plateau fut occupé par une cage en fil de fer, arène improvisée pour un conflit d’escargots. » W. G. L. Dickson, cité par Philippe-Alain Michaud, Aby Warburg et l’Image en Mouvement, Editions Macula, 2012, p. 62

Merci Jean-Michel Potiron de m’avoir autorisé à disséminer le texte du Petit Godard, et d’avoir répondu à mes questions sur ta pratique du montage.

Un Petit Godard

Les idées sur l’art de Jean-Luc Godard

Montage réalisé par Jean-Michel Potiron

Un projet Théâtre à tout Prix, Besançon Le festival de caves de Besançon

« J’ai toujours pensé que je faisais de la philosophie, que le cinéma est fait pour faire de la philosophie, une philosophie plus intéressante que ce qu’on appelle ainsi à l’école et dans les livres puisqu’on n’a pas besoin de penser, on est pensé. Le problème, c’est qu’on a tellement privilégié le spectacle que c’est la pensée du spectacle qui s’est imposée et plus la pensée de la pensée.  » Entretien avec Godard, Cultivons notre jardin, dans Le Cinéma selon Godard, sous la direction de Guy Hennebelle.

« Au cinéma, nous ne pensons pas, nous sommes pensés. » Works Of Calder et l’histoire d’Agnès, Les années Cahiers, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Il y a deux grandes classes de cinéastes. Du côté d’Eisenstein et d’Hitchcock, il y a ceux qui écrivent leur film de la façon la plus complète possible. Ils savent ce qu’ils veulent, ils ont tout dans leur tête, ils mettent tout sur le papier. Le tournage n’est qu’une application pratique. Il faut construire quelque chose qui ressemble le plus possible à ce qui a été imaginé. Resnais est de ceux-là, et Demy. Les autres, du côté de Rouch, ne savent pas très bien ce qu’ils vont faire et ils cherchent. Le film est cette recherche. Ils savent qu’ils vont arriver quelque part, et ils ont des moyens pour cela, mais où exactement ? Les premiers font des films cercles, les autres, des films lignes droites. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« J’aime bien être surpris. Si l’on sait d’avance tout ce qu’on va faire, ce n’est pas la peine de le faire. Si un spectacle est tout écrit, à quoi sert de le filmer ? A quoi sert le cinéma, s’il vient après la littérature ? » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« J’ai passé, moi, quinze, vingt ans de cinéma à essayer et à me rendre compte que c’est ça que j’essayais, à me défaire de la littérature et de la phrase parlée, ou du sens – au sens où on l’emploie habituellement – pour tout exprimer. J’ai mis vingt ans de cinéma à acquérir un peu une notion de ce que c’est que le cinéma parlant, à retrouver le cinéma muet… Pour regarder comment on parlait dans les films muets, comment les différents cinéastes se servaient du langage. Si je regarde mon propre chemin, j’ai l’impression que j’essaie de repasser par le muet mais pour arriver à trouver mon parlant à moi. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Tout comme le metteur en scène de Naissance d’une nation donnait à chaque plan l’impression d’inventer le cinéma, chaque plan de L’Homme de l’Ouest donne l’impression qu’Anthony Mann réinvente le western comme disons, le crayon de Matisse le trait de Piero della Franscesca. Et d’ailleurs, c’est mieux qu’une impression. Il le réinvente. Je dis bien réinventer, autrement dit : montrer en même temps que démontrer, innover en même temps que copier, critiquer en même temps que créer ; bref, L’Homme de l’Ouest est un cours en même temps qu’un discours, ou la beauté des paysages en même temps que l’explication de cette beauté, le mystère des armes à feu en même temps que le secret de ce mystère, l’art en même temps que la théorie de l’art ; de sorte qu’en fin de compte il se trouve tout bonnement que L’Homme de l’Ouest est une admirable leçon de cinéma, et de cinéma moderne. » Super Mann, Les années Cahiers, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Nous faisons des films mais plus de cinéma. » Entretien avec Godard, Cultivons notre jardin, dans Le Cinéma selon Godard, sous la direction de Guy Hennebelle.

« C’est pas la peine de mépriser Coppola pour travailler comme lui finalement. » Entretien avec Godard, Cultivons notre jardin, dans Le Cinéma selon Godard, sous la direction de Guy Hennebelle.

« Ce que j’aime bien dans Picasso, ce sont les mélanges de formes et qui racontent une histoire. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je n’écris pas mes scénarios, j’improvise au fur et à mesure du tournage. Or, cette improvisation ne peut être que le fruit d’un travail intérieur préalable et qui suppose une concentration. En fait, je ne fais pas seulement du cinéma quand je tourne, je fais mes films quand je rêve, quand je lis… » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« C’est en tournant que l’on découvre les choses qu’il faut tourner. » Les années Mao, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Je reste des éternités sur un plan fixe jusqu’au moment où il ne se passe tellement plus rien qu’il faut changer de plan, alors on en fait un autre. » Les années Quatre-vingt, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Je n’ai pas le sentiment de faire une différence entre la vie et la création. Pour moi, diriger une actrice et parler avec sa femme, c’est pareil… » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Je n’ai jamais vu de différence entre parler d’un film ou en faire un ; ce qui fait que je n’ai pas hésité dans les films à en parler aussi ou à parler d’autre chose. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« J’aimerais faire un film immense sur la France. Il y aurait tout. Il durerait deux ou trois jours. Le film serait en épisodes, et chaque épisode serait projeté une semaine ou deux. Si on loue un cinéma pendant un an, c’est faisable. Tout est possible. Tout montrer a toujours été la tentation des romanciers dans leurs gros romans. Je montrerais des gens qui vont au cinéma, et on verrait le film qu’ils voient. Trois jours après, au théâtre, on verrait la pièce qu’ils voient. On verrait un intellectuel chargé d’interviewer des gens, et on verrait les interviews. On pourrait interroger tout le monde, de Sartre au ministre de la Guerre, en passant par les paysans du Cantal ou les ouvriers. On y verrait aussi du sport : courses, athlétisme, etc. il faudrait s’organiser sur le principe ; ensuite, aller dans toutes les directions. Le tournage durerait trois ou quatre ans. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Si j’ai commencé par tourner des histoires bourgeoises, c’est parce que je viens de la bourgeoisie. Si j’étais issu d’un milieu paysan, j’aurais probablement tourné différemment. Mais ça m’est difficile de faire autrement. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« N’étant pas couturier, il m’est impossible de faire un film en costumes. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Dans la peinture, on dit que Brueghel a fait certaines œuvres documentaires quand il peignait des petites gens, et Velázquez, lui, est un artiste de fiction puisqu’il peint les rois et les princesses ; on ne faisait pas de différences comme ça. Dans le cinéma je ne sais pas comment ça s’est fait… on a l’impression qu’on sait ce que ça veut dire documentaire et fiction. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« J’ai toujours eu le goût de l’a-plat, de la peinture mais à plat. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Faire un film d’actualités, c’est dépouiller la réalité de ses apparences en lui redonnant l’aspect brut où elle se suffit à elle-même ; en cherchant en même temps l’instant où elle prendra fin. Filmer n’est donc rien d’autre que saisir un événement en tant que signe, et le saisir à une seconde précise, celle où tout doucement, brutalement, sournoisement, logiquement, la signification naît librement du signe qui la conditionne et la prédestine. Le seul problème n’est pas seulement de l’honnêteté, il est aussi celui de l’intelligence. Prenons l’exemple des camps de concentration. Le seul vrai film à faire sur eux, ce serait de filmer un camp du point de vue des tortionnaires, avec leurs problèmes quotidiens. Comment faire entrer un corps humain de deux mètres dans un cercueil de cinquante centimètres ? Comment évacuer dix tonnes de bras et de jambes dans un wagon de trois tonnes ? Comment brûler cent femmes avec de l’essence pour dix ? Il faudrait aussi montrer les dactylos inventoriant tout sur leurs machines à écrire. Ce qui serait insupportable ne serait pas l’horreur qui se dégagerait de telles scènes, mais bien au contraire leur aspect parfaitement normal et humain. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« La création artistique n’est pas de peindre son âme dans les choses, elle est de peindre l’âme des choses. » Qu’est-ce que le cinéma ?, Les années Cahiers, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Velázquez, à la fin de sa vie, ne peignait plus les choses définies, il peignait ce qu’il y avait entre les choses définies. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Les enfants quand ils naissent ou les vieux quand ils meurent, ils ne parlent pas, ils voient les choses. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Pour moi, décrire la vie moderne, ce n’est pas décrire, comme certains journaux, les gadgets ou la progression des affaires, c’est observer les mutations. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Moi, je dis que le cinéma a un rôle, c’est de voir comment on voit. » Les années Quatre-vingt, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Je trouve que le cinéma est extrêmement intéressant parce ça permet d’imprimer une expression et puis en même temps d’exprimer une impression ; il y a les deux. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Ce que j’aime bien, c’est faire les bandes annonces, mais ce qu’il y a d’ennuyeux, c’est qu’elles doivent durer cinq minutes. Ce sont des petits films, on dit : ‘‘bientôt dans ce cinéma…’’ ; pour moi c’est presque le film parfait, j’aimerais mieux faire cela plutôt que de faire des films ; mes bandes annonces dureraient 4 ou 5 heures, c’est plus long que le film parce que je m’étendrais en long et en large sur le film que vous allez voir. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« J’ai un fort sentiment que l’image permet de moins parler et de mieux dire. » Archéologie du cinéma et mémoire du siècle, Jean-Luc Godard et Youssef Ishaghpour.

« J’ai un projet de film qui s’appelle La prise du pouvoir par le peuple, qui s’appellerait plutôt Pouvoir (la prise du) (par). Première partie, la prise du pouvoir par les socialistes ; deuxième partie, les socialistes sont renversés par les femmes, les femmes sont renversées par les enfants et les enfants sont renversés par les animaux. Quatre parties. » Les années vidéo, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Il faut le souligner et insister sur la prédominance du marché, de la production industrielle et, en relation avec celle-ci, de l’apparition des masses anonymes des grandes villes. En affirmant son autonomie et son absolue liberté, en ne considérant comme proprement artistique que le traitement du matériau et la forme de l’expression, l’art moderne s’est constitué par sa résistance au marché, aux moyens de reproduction technique et, par voie de conséquence, au public. Pour cela, il a dû prendre ses distances à l’égard de tout ce qui est immédiatement consommable et communicable, que ce soit dans l’ordre de l’image, de la fiction ou de l’émotion, en laissant tout cela, y compris l’idée ancienne de l’esthétique et de la beauté, au domaine du kitsch, qui a fait son apparition en même temps que l’art moderne, comme le principe de la production industrielle d’une nouvelle marchandise : les biens culturels à l’usage des masses » J-L G cinéaste de la vie moderne, Archéologie du cinéma et mémoire du siècle, Youssef Ishaghpour.

« Il n’y a jamais eu de film révolutionnaire dans le Système. Il ne peut y en avoir. Il faut s’installer en marge, en essayant de profiter des contradictions du Système pour survivre hors du système en essayant de le radicaliser s’il est réformiste. » Les années Mao, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Le slogan Liberté d’expression, pour moi, c’est un slogan fasciste. J’aimerais mieux à la rigueur qu’on dise expression de la liberté. Mais on n’exprime pas facilement la liberté. » Jean-Luc Godard, Télérama.

« On ne va pas au cinéma pour travailler. La notion de travail n’est plus intéressante. Les gens font du travail con, aussi ils n’ont pas envie de travailler. Et on préfère un plaisir con à un travail con. D’où l’exploitation du plaisir qui est tout aussi intense que celle du travail. » Les années vidéo, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Vivre dangereusement jusqu’au bout. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« L’art, c’est ce qui vous permet de vous retourner en arrière et de voir Sodome et Gomorrhe sans en mourir. » Jean-Luc Godard, Art Press, spécial Godard.

« Il ne s’agit pas tellement de faire un film plutôt qu’un autre, mais de faire les films possibles là où on est. » Les années vidéo, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Il faut commencer par regarder autour de soi. Et l’on commence par voir des éléments de la société, des femmes, des hommes, des enfants, du travail, de la cuisine, des vieux, de la solitude, tout ça à des cadences quotidiennes. » Les années vidéo, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« [J’ai une règle qui m’est restée] : faire ce qu’on peut et ne pas faire ce qu’on veut ; faire ce qu’on veut à partir de ce qu’on peut ; faire ce qu’on veut de ce qu’on a et pas du tout rêver l’impossible. On fait ce qu’on peut, on ne fait pas ce qu’on veut. Par contre, on essaie de faire ce qu’on ce qu’on veut du pouvoir qu’on a. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Aujourd’hui, je comprends que je suis près du public ; c’est-à-dire je fais partie de lui. Mais le public ne m’accepte pas parce que je fais aussi des films alors que le public n’en fait pas. Et c’est pour ça qu’il sent que mes films ont peu de succès auprès du grand public, sauf auprès d’un public de créateurs, de romanciers, d’étudiants… Mais le public normal ne m’accepte pas, car il sent tout de suite et très bien que moi je fais partie de lui, alors que Travolta ne fait plus partie de lui. Mais c’est ça qu’il demande à Travolta et c’est ça qu’il n’accepte pas de moi, et que moi, je laisse voir. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je dois représenter quelqu’un qui n’a pas abandonné l’idée… je ne sais pas comment dire… de gagner sa vie, honnêtement ou d’une manière intéressante, faisant non pas ce qu’il a envie mais ce qu’il peut faire en essayant de mettre son envie dans ce qu’il peut faire. Je cherche d’autres gens qui font pareil, que ce soit dans une grève, où je suis toujours encouragé quand je vois des grèves qui réussissent ou dans certains pays où certaines parties de la population renversent une autre partie ; je me sens toujours encouragé, je me dis : tiens, c’est d’autres Godard, ou bien : moi, je suis un autre Chilien, ou bien : moi, je suis un autre Tchécoslovaque, ou bien : moi, je suis un autre ouvrier chez Lip à l’endroit où je suis ; effectivement, je me pense plutôt comme ça. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Moi, ce qui me rend nerveux, c’est que je me sens gêné d’être au milieu de gens qui ne sont pas concernés par ce qu’on fait. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Antonin Artaud /…/ disait : ‘‘Moi j’écris pour des analphabètes.’’ » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Quand je vois ma fille supporter des heures et des heures de publicité ou de séries américaines, ça me fait quelque chose ; je me dis : ‘‘Mais ça ne sert absolument à rien…’’ Je ne peux pas lui en vouloir, et à la fois je lui en veux… Mais à des moments ça me fait chier de lui acheter à bouffer ! » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Penser à un public… pour les trois quarts des gens, c’est une vaste escroquerie. Ils disent ‘‘il faut respecter le public’’, ‘‘il faut penser au public’’, ‘‘il faut penser que tel film ennuiera le public’’… Il faut penser surtout que si tel film ennuie le public, eh bien, il n’ira pas le voir et la personne qui dit ça, si elle met de l’argent dans le film, elle le perdra. Donc il ferait mieux de dire : ‘‘Il faut que j’essaie d’attirer le maximum de public pour que je gagne un maximum d’argent’’… Ce qui est quelque chose de tout à fait bien mais il n’y a qu’à le dire. Il n’y a pas à dire : ‘‘Faut pas ennuyer le public…’’, ‘‘Faut pas…’’ A ce moment-là ça ne veut rien dire. Moi, pendant longtemps justement, ma première réaction consistait à partir plutôt de la vérité où j’étais et à dire : ‘‘Mais le public, on en parle sans arrêt, mais je ne le connais pas, je ne le vois jamais, je ne sais pas qui c’est’’… Et ce qui m’a fait penser au public, c’est les gros échecs, les échecs énormes comme par exemple Les Carabiniers où en quinze jours il n’y a eu que dix-huit spectateurs ! Alors à ce moment-là, quand il y a dix-huit spectateurs… Dix-huit, on sait compter. Alors là je me suis dit : ‘‘Mais qui diable étaient-ils ? ça j’aimerais bien le savoir ! Ces dix-huit personnes qui sont venues voir, j’aimerais bien les voir, qu’on me montre leur photo…’’ Là, c’est la première fois où j’ai vraiment pensé au public. Mais je ne pouvais penser au public. Je ne pense pas que Spielberg puisse penser au public. Comment peut-on penser à douze millions de spectateurs ? Son producteur peut penser à douze millions de dollars mais penser à douze millions de spectateurs… c’est absolument impossible ! » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« L’invention du gros plan, très vite, a été liée à l’apparition de la vedette, et d’une certaine manière de voir la vedette, et la vedette a un sens, et la dictature de la vedette a un lien avec la dictature politique pure et simple, ou des rapports de type dictatoriaux. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Quels sont ces gens qui ont un grand public quand même ? Ce sont les dictateurs, avec les grands films et la télévision. La télévision fonctionne comme les dictateurs : elle a tant de public un seul jour en une heure. Elle peut montrer à des moments, la reine d’Angleterre ou les matches de football en Argentine, et il va y avoir, je ne sais pas, un milliard et demi de personnes pendant une heure et demie qui vont voir la même chose. Quel dictateur n’a pas rêvé de ce public ? Et quel public du reste n’a pas voté pour un dictateur qui lui enverra le match de football qu’il veut au moment donné ? » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« La télévision, c’est l’Etat, l’Etat, c’est des fonctionnaires et les fonctionnaires… c’est le contraire de la télévision. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Qu’est-ce qu’il y a en moi qui devrait intéresser quatre millions de personnes ? J’ai mis longtemps à pouvoir le dire comme ça et, je pense qu’en France, ce que je peux dire peut intéresser peut-être cent à deux cent mille personnes. Comment ? Je ne sais pas. Qu’est-ce qui fait que ce que je fais devrait intéresser quelqu’un ? » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Les vrais complices des distributeurs, c’est quand même l’ensemble des spectateurs, c’est-à-dire l’ensemble de la société dans laquelle on vit qui fait qu’à un moment on délègue… effectivement, les gens savent vivre leur vie et ils vivent des histoires toutes plus ou moins extraordinaires ; ceux qui se fatiguent dans une usine vivent des fatigues absolument incroyables, mais ils délèguent… ils n’ont pas imaginé… Il y a des gens plus malins qu’eux qui sont arrivés à faire circuler l’imagination des gens, certains assez honnêtes…, mais c’est ça aussi… » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Le cinéma moins intéressant c’est celui qui est complètement tourné vers le spectateur, les films à grand succès, ce sont des films qui sont complètement vers le spectateur, où il n’y a à la fois rien sur l’écran, mais rien derrière la caméra si vous voulez. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Ma seule intention, ce n’est pas de dire quelque chose, ma seule intention, c’est d’arriver à pouvoir faire qu’on se dise quelque chose. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Aujourd’hui, deux metteurs en scène ne peuvent plus se parler. Je crois que la force de la Nouvelle Vague à l’époque, comme la force des quelques cinéastes américains à un échelon bien supérieur aujourd’hui, c’est que ce sont des gens qui se sont connus, qui se sont parlés de cinéma. Mais maintenant, les gens de cinéma ne se parlent pas entre eux, et surtout pas de ce qu’ils font. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Le rêve serait de travailler comme Pagnol ou Chaplin, c’est-à-dire d’avoir son propre studio, c’est pour cela que les films de Chaplin ont eu beaucoup de succès – en dehors de son talent – c’est qu’il faisait un film tous les 6 ou 7 ans et qu’il avait le temps de le faire, ce qui est un temps à peu près normal pour un film. Le temps de recommencer, le temps de faire une grande scène, si on fait une grande scène, de se tromper, de rechercher et de trouver et avec beaucoup de gens, pas forcément avec un peu ; moi j’étais toujours un peu obligé – pour continuer à survivre – d’accepter de travailler juste dans mon coin de garage, d’atelier ; alors on fait des films avec moins de chose. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« L’important n’est pas de vouloir à tout prix découvrir quelqu’un [un jeune talent]. Le côté snob du jeu de la découverte, il faut le laisser à ‘‘l’Express.’’ L’important est de savoir discerner qui a du génie et qui n’en a pas, d’essayer, si on peut, de définir le génie ou de l’expliquer. Il n’y en a pas beaucoup qui essaient. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Tout mon effort depuis dix ans consiste à n’avoir plus de nom ; d’avoir un autre nom que le mien, parce que les gens [ceux qui se servent de mon nom], s’abritent derrière soit pour, soit contre. Et c’est le nom qui est important comme sur votre passeport. J’ai eu une discussion d’au moins 40 minutes avec l’officier de l’immigration parce que simplement il me demandait mon passeport – bon, j’ai un passeport suisse – et il disait : est-ce que vous êtes Suisse ? Et sur le passeport, il est marqué : ‘‘Le titulaire de ce passeport est citoyen suisse’’ ; et il me disait : est-ce que vous êtes Suisse ? Et je lui disais : donnez-moi mon passeport, et je lui lisais : ‘‘le titulaire de ce passeport est citoyen suisse’’ et puis il redemandait : mais répondez à ma question, est-ce que vous êtes Suisse ? Alors, je lui redemandais : donnez-moi mon passeport, et ça le rendait fou et moi ça m’amusait pendant un moment de faire ça ; je trouvais absolument incroyable que ce soit ce mec-là qui me fasse à moi, touriste, des cours de sémantique. » » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je fais un cinéma déplacé ; effectivement, je m’intéresse plutôt aux marginaux et je me sens plus près des gens déplacés, qu’ils soient arabes déplacés par les juifs, ou alors juifs déplacés par les Allemands, au contraire : malades déplacés par les docteurs, fous déplacés…, enfin des choses comme ça, un cinéma déplacé ; et à cause de ça, il n’est souvent pas à sa place là où il est vu. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Ce que les gens n’ont pas dû aimer [dans Le petit soldat], c’est la discontinuité, les changements de rythme ou les ruptures de ton. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Notre rêve a toujours été de tourner à Hollywood et puis quand on a vu ce que c’était Hollywood… » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« [Au Canada, aux Etats-Unis, dans les Universités], il y a beaucoup de cours de cinéma, ce qui est vraiment la preuve que la culture y est beaucoup plus développée [qu’ailleurs]. Et je crois qu’il y a même des cours de scénarios. Et ça, moi j’aimerais bien en parler. Mais je n’ai jamais réussi encore à coincer un prof qui soit professeur de scénarios. Car je serais effectivement très curieux et même angoissé de savoir en quoi consiste un cours de scénarios ; car je me dis : ‘‘Là, on doit vraiment pouvoir mettre la main au collet du serpent’’. Je comprends qu’en Chine ou en Russie, il y ait des cours de scénarios. D’après leur système politique, ça se comprend. Mais théoriquement, dans le régime de la libre entreprise, comment est-ce qu’il peut y avoir des cours de scénarios ? » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Il y a quelque chose qui m’intrigue : que moi, on me dise que je ne raconte pas d’histoire, et il n’y a pas d’histoire, il y a tout autre chose, alors que quand on voit un film de Clint Eastwood, on dit : ‘‘Ah ! Il y a une histoire’’. Il y a un coin qui est la Californie, et c’est comme par hasard le coin où le cinéma s’est développé… Et quand on va en Californie effectivement, on a un sentiment très fort d’être dans un endroit qui n’a aucun poids historique mais qui est bourrée de centaines de petites histoires… La force des Américains, c’est qu’ils racontent des histoires tout le temps, mais qu’ils n’ont aucun sens historique. C’est peut-être ça leur puissance. On a un peu le sentiment de gens qui inventent sans arrêt des histoires et qui à cause de ça, peuvent les imposer au reste du monde, mais alors qu’ils n’ont pas du tout le sentiment de ce qu’on appelle l’histoire. Je pense qu’il y a quelque chose de mauvais là-dedans puisque en même temps ça l’air très clair et quand on sort du cinéma on n’est pas plus avancé pour autant. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je pense que L’Age d’or [de Buñuel-Dali] ne serait pas classé aujourd’hui par les critiques de cinéma comme film politique alors que c’est probablement le seul film de cinéma qui ait fait un peu scandale, qui encore aujourd’hui possède, je dois le dire, une grande force, c’est-à-dire, on sent qu’il y a quelque chose qui change, et que ça gêne. L’Age d’or, je crois que c’est intéressant parce que c’est un changement… C’est un film qui parle des formes. Je pense que ce qu’il y a de plus difficile à changer, ce n’est pas le fond, c’est la forme. Enfin… pour prendre l’opposition classique ou pour s’entendre sur les mots, la forme c’est ce qu’il y a de plus difficile à changer : changer un homme, changer la forme, ça prend des millénaires. A des moments, ce qu’il y a d’intéressant, je trouve, c’est que L’Age d’or peut être classé comme film politique car il s’adresse effectivement à des changements de détails, des changements de formes dont on voit qu’ils sont les plus puissants, qui sont simplement les relations sociales ou la bonne conduite, la manière de se conduire ; on voit effectivement que les diplômes ou l’habillement, c’est quelque chose d’extrêmement puissant, et que si vous vous habilliez mal, et bien vous n’êtes pas reçu dans certains endroits : les formes, la manière dont un chef de gouvernement peut être accueilli dans un aéroport, ou la manière dont un bébé peut être baptisé. Les gens tiennent absolument à un certain nombre de formes. Et les vrais changements, c’est quand ces formes changent, et les vrais non-changements, c’est quand il y a des mots qui changent, quand on dit socialiste au lieu de capitaliste. Qu’est ce qui a vraiment changé ? C’est ça qui est intéressant. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Ma seule intention, c’est de filmer d’une certaine manière, ce n’est pas de filmer d’une certaine manière pour… » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je crois que tous les films que j’ai faits sont des films critiques… plus ou moins réussis. C’est à cause de ça qu’on ne peut plus facilement les voir /…/ à cause du fait que [ce sont des films critiques]. Un film critique… ce que j’entends… c’est comme la justice, c’est une critique… C’est un film qui peut montrer des éléments de quelque chose et qui peut aider à porter un regard dit critique. Il y a plusieurs sens : critique, c’est aussi le point critique, le point de changement, le point d’ébullition de l’eau… ou un moment dans la situation dramatique aussi… Le mot ‘‘critique’’ c’est ça : une situation critique… : on va tomber de son vélo ou la guerre va commencer ou votre femme va vous quitter… Moi, j’ai toujours essayé de filmer le plus possible des moments critiques. C’est dans ce sens-là que j’estime que ce sont des films critiques. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

Tirées de ses œuvres complètes et entretiens, notamment :

Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard ; Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard ; 2 ou 3 choses que je sais d’elle, Jean-Luc Godard ; Entretien avec Godard, Cultivons notre jardin, dans Le Cinéma selon Godard, sous la direction de Guy Hennebelle ; Archéologie du cinéma et mémoire du siècle, J-L G cinéaste de la vie moderne, Jean-Luc Godard et Youssef Ishaghpour ; Jean-Luc Godard, Art Press, spécial Godard.

Textes établis par Jean-Michel Potiron, le 20 janvier 2008

Questions à Jean-Michel Potiron

« Le montage, […] c’est ce qui fait voir […] L’histoire du cinéma sur laquelle je travaille sera plutôt celle de la découverte d’un continent inconnu, et ce continent c’est le montage.. » dit Godard ; et Tréplev dans la Mouette de Tchekhov « Il faut des formes nouvelles, il les faut sinon mieux vaut que rien n’existe. » Sur ta pratique du montage (ou « collage », d’après ce que je lis de Protesto), comment la qualifierais-tu ? Une forme d’écriture ? Comment en es-tu arrivé là ?

 Je ne suis pas un écrivain, mais j’ai certainement en moi des velléités d »écriture. Je pressens que j’ai des choses à dire, mais je ne sais pas les formuler moi-même, je ne produis pas cet effort d’écrivain. Néanmoins, les choses que j’ai à dire ou que je pressens que j’ai à dire, j’ai une envie inextinguible de les dire. Ces choses que j’ai à dire ou que je pressens, je ne les trouve pas toujours ou sinon de façon parcellaire dans le théâtre. Aussi, je suis obligé d’aller les chercher en dehors du théâtre. Souvent je considère qu’au sein de l’écriture du théâtre actuel, « on ne pense pas assez ». C’est une certaine forme de déception de l’écriture théâtrale contemporaine qui me conduit souvent à faire des montages. Qu’ai-je envie de dire aujourd’hui ? De quoi ai-je envie de parler ? Voilà ce que je me demande ou que je découvre quand je lis tel ou tel livre qui n’est pas nécessairement du théâtre : pensée, théorie, philosophie, critique…

Comment procèdes-tu ?

Je fais des relevés de lectures depuis des années, je les stocke sur mon ordinateur. Quand je fais un montage de textes, un relevé de notes, etc. souvent je relève ce que je pense moi-même ou bien ce que je ne serais pas parvenu à formuler aussi bien ou encore ce que je n’aurais pas conçu moi même mais qui me paraît pourtant lumineux et qui devient ma propre pensée. Souvent, c’est l’instinct qui m’amène à procéder au montage du texte de telle façon plutôt que de telle autre. Je procède comme avec des couleurs, j’organise le nuancier selon un ordre un peu « mystérieux ». Dans le montage, les phrases, les parties se contaminent (pour des questions de sens souvent) les unes les autres : c’est ici sans doute qu’intervient ma petite part d’écriture.

Tous ces montages ont-ils modifié ta pratique de la mise en scène ?

On ne met pas en scène pas un texte d’idées comme un théâtre narratif. Avec un montage de textes, il y a tout à faire, tout à inventer. Il faut tenter d’imaginer une situation. Entre le texte théâtral narratif et le théâtre d’idées ou le montage de textes, il y a tout de même un point commun : l’on doit se demander : Pourquoi met-on en scène telle ou telle pièce, tel ou tel texte, pourquoi veut-on dire telle ou telle chose ? La mise en scène découle toujours (doit toujours découler ) de la réponse à cette question. Au coeur de la mise en scène, il y a le sens et la nécessité.

Note

Jean-Michel Potiron dissémine son questionnement (pince-sans-rire) sur l’art et la culture en jouant ses montages dans des caves, dans des granges, dans des ateliers, chez l’habitant. Au générique de ses dernières mises en scène et créations : Guy Debord, Pasolini, Thomas Bernhard, Gherasim Luca …

Jean-Luc Godard en 2010, à propos d’internet et du droit d’auteur :

« Je suis contre Hadopi, bien sûr. Il n’y a pas de propriété intellectuelle. Je suis contre l’héritage, par exemple. Que les enfants d’un artiste puissent bénéficier des droits de l’œuvre de leurs parents, pourquoi pas jusqu’à leur majorité… Mais après, je ne trouve pas ça évident que les enfants de Ravel touchent des droits sur le Boléro…Le droit d’auteur ? Un auteur n’a que des devoirs. » (source : Les Inrocks)

Guerre & Guerre, Laszlo Krasznahorkai

Guerre & Guerre, de Laszlo Krasznahorkai, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, aux éditions Cambourakis, Guerre et Guerre, c’est le genre de livre dans lequel on se sent si bien qu’on voudrait en ralentir le plus possible la lecture, en retarder le plus possible l’achèvement, y rester pour toujours, s’y dissoudre, s’y perdre comme dans un labyrinthe, livre pourtant qu’on lit d’une traite jusqu’à la dernière page, j’en suis à la page 194 il y en a 280, c’est l’histoire d’un type qui s’appelle Korim, un archiviste, il a trouvé un manuscrit sensationnel, manuscrit qu’il décide de confier à l’éternité en le disséminant sur internet, pour cela il s’enfuit à New-York (le livre a été écrit en 1997) où il raconte, jour après jour, à sa co-locataire portoricaine,  pendant qu’elle fait la cuisine, l’avancement de son travail de transcription, elle lui tourne le dos, plantée devant sa gazinière, et lui il raconte, il raconte les tribulations de quatre hommes, les mystérieux protagonistes du manuscrit, dont l’occupation principale consiste, est-il nécessaire de le préciser, à parler, or à la page 194, Korim évoque aussi, pour la première fois,  le style et le sens du manuscrit :

 » 8. Ces deux chapitres, dit Korim, avec l’émergence progressive du personnage de Kasser et l’usage démesuré et abusif du procédé de répétition, et d’approfondissement, ces quatrième et cinquième parties, donc, auraient dû, dès la première lecture, l’éclairer sur les réelles intentions de l’auteur, et donc, sur le véritable sens du manuscrit, mais lui, stupide qu’il était, avec son cerveau dérangé, il n’avait, au cours des derniers jours, rien, mais alors rien saisi du tout, l’origine mystérieuse, inexplicable du texte, la force poétique qui s’en dégageait, le fait qu’il tournait résolument le dos aux formes de narration conventionnelles, l’avaient rendu sourd et aveugle, réduit à néant, comme s’il avait reçu un boulet de canon, cannon, alors que, dit-il en secouant la tête, l’explication se trouvait là, devant lui, depuis le début, il aurait dû la voir, de fait, il la voyait, et de surcroît, il l’admirait, seulement il ne comprenait pas ce qu’il voyait et ce qu’il admirait, à savoir que le manuscrit n’avait qu’un seul propos : écrire la réalité en boucle jusqu’à la folie, imprimer les scènes dans l’imaginaire du lecteur avec des détails délirants et des répétitions qui relevaient de la maniaquerie, c’était comme si l’auteur, expliqua Korim, et ce n’était pas une image, s’était servi, en guise de stylo et de mots, de ses ongles, pour graver les choses sur le papier et dans l’imaginaire du lecteur, car si l’accumulation de détails, les répétitions et les approfondissements rendaient la lecture plus difficile, tout ce qui était détaillé, répété, approfondi, restait gravé à jamais dans le cerveau, brain, et si les phrases se répétaient, l’auteur procédait à de fines modulations, ici la phrase enrichie, là simplifiée, ici plus obscure, là plus limpide, et de façon étrange, fit Korim songeur, cette répétition ne provoquait pas de crispation, d’agacement ou de lassitude chez le lecteur, non, cela lui permettait de se dissoudre, fit Korim en regardant le plafond, de se camoufler dans l’univers évoqué, mais bon, pour l’instant, il devait reprendre le récit … « 

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Pas facile d’acheter Guerre & Guerresorti fin octobre ; dans une première librairie, où je m’attendais à le trouver en tête de gondole, on me dit quoi ? comment ? qui ça ?, je dis vous savez, Krasznahorkai, le scénariste de Bela Tarr ? Guerre & Guerre a déjà été traduit en anglais, en allemand, en espagnol, en polonais, en hébreu, dis-je, vous pourriez peut-être l’intégrer au stock ? non, ce n’est pas possible, on peut juste vous en commander un exemplaire ; dans une deuxième librairie on me dit, regardez peut-être en vitrine, c’est sur la guerre 14-18 ? , dans une troisième librairie, introuvable, dans une quatrième, la plus grande, la principale,  the librairie du pays, un seul exemplaire, rangé à la lettre K au rayon littérature de l’est, mais rien sur le présentoir des nouveautés de l’est.

Guerre & Guerre, un livre qu’on souhaiterait, comme Korim son manuscrit, confier à l’éternité en le disséminant sur internet.

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Images : Guerre & Guerre, deuxième et troisième de couverture