My lombric is underground

Web-association des auteurs

Dissémination d’octobre 2014

« Ecouter » 

Image 8

 

A la foire aux décibels

J’ai acheté une hirondelle

Comme ça j’ai eu des saisons

Pour mes oreilles en carton

 

Au marché des producteurs

J’ai volé de la galette

Et un petit pot de beurre

J’ai pas peur des producteurs

 

A la foire aux décibels

Un franc pour la bagatelle

L’hirondelle a changé d’ailes

Et je serai la plus belle

 

Au marché des producteurs

J’ai vomi tout mon tracteur

Et la soupe au vermicelle

Et je serai la plus belle

Et la soupe au vermisseau

Et je serai la plus beau

Oh oh oh oh oh oh

Un vent fou soufflait sur le monde

1

ça commence. ça va commencer — Test — le clavier fonctionne — sauf le c cédille majuscule — mais sinon ça fonctionne. Point-virgule ; fonctionne. Tiret long — cadratin — ? fonctionne. ça va commencer. ça va pouvoir commencer

Un vent fou soufflait sur le monde

(roman)

Encore un test. Test numéro deux, le dictaphone. Test — Un deux, un deux trois, je n’ai besoin de personne en Harley Davidson — Un deux, un deux trois, je n’ai besoin de personne en Harley Davidson — le dictaphone fonctionne. ça commence. ça va pouvoir commencer

Un vent fou soufflait sur le monde

(roman)

Encore un test. ça va commencer. Test numéro trois, la caméra. Test — l’image est trop floue. Test. Encore. Test numéro trois la caméra. Zoom. Fonctionne. Ecran de contrôle. Fonctionne. Identification du visage du lecteur. Fonctionne. ça commence. ça va commencer

Un vent fou soufflait sur le monde

(roman)

Un vent fou soufflait sur le monde, et lui il reste assis là à s’enregistrer sur son dictaphone, vent fou soufflant non pas du sud soufflant non pas du nord soufflant non pas d’orient ni d’occident, vent fou soufflant non pas horizontalement mais verticalement et lui, il reste assis là à s’écouter sur son dictaphone, un deux un deux trois un deux un deux trois,

Encore un test. Test numéro quatre la métaphore. Test. Epluchage des navets des carottes et des pommes de terre — l’économe fonctionne. Cuisson des navets des carottes et des pommes de terre — la gazinière fonctionne. Mixage des navets des carottes et des pommes de terre — le mixer fonctionne. Sèche-cheveux soufflant le chaud et le froid maintenu à la verticale au dessus de la soupe de légumes, creusant, comme un vent fou soufflant sur le monde, un cratère en son milieu — fonctionne. ça commence. ça va pouvoir commencer

Un vent fou soufflait sur le monde

(roman)

un vent fou soufflait sur le monde, vent fou soufflant non pas de droite à gauche non pas de gauche à droite soufflant non pas de bas en haut mais de haut en bas, vent fou continu oppressant compressant comprimant opprimant les liquides et les solides, les inertes et les vivants et lui il reste là à tester sa caméra, zoom fonctionne, identification du visage fonctionne, elle descend du bateau une petite valise à la main, en bas de la passerelle s’arrête un instant, personne ne l’attend, elle s’éloigne du quai, se dirige vers l’avenue qui monte en centre-ville, passe devant le marchand de journaux sans regarder les journaux, passe devant le marchand de fleurs sans regarder les fleurs, passe devant la terrasse d’un café sans regarder les hommes la regarder, elle n’est pas d’ici et eux ils restent là, accablés, assis,

La valise. La valise n’est pas crédible. Le modèle est inconnu. Le format n’est pas standard. Elle la tient du bout des doigts comme si elle était vide.

assis là à raconter toujours la même histoire, l’histoire du vent fou qui soufflait sur le monde, au début ce n’était rien qu’un petit vent, un petit vent qui vous appuyait légèrement sur la tête comme la main d’un ami, vent non pas d’été non pas d’hiver non pas d’automne ni de printemps mais vent céleste, soufflant du firmament,

La valise n’est pas crédible ? La valise n’est pas crédible parce qu’elle est vivante Messieurs les lecteurs, la valise remonte l’avenue en sautillant comme un jeune animal.

et elle, une petite valise à la main, silhouette se détachant déjà du lac en contrebas, elle poursuit, sur l’horizon crénelé par les cimes enneigées, son ascension vers le sommet de la colline,

Un voyage inédit

Web-association des auteurs

présente

dissémination de septembre 2014

Ecrire au monde entier

un thème proposé par

Laurent Margantin

Les textes que je vous invite à découvrir ont été écrits par des adultes francophones qui apprennent ou ré-apprennent à lire et à écrire. Textes écrits dans l’urgence d’un cours du soir hebdomadaire, par des personnes de toutes origines géographiques, jeunes d’ici et d’ailleurs réfractaires au système scolaire, femmes de la Terre de Feu, d’Afrique Noire. Textes écrits — en écho à ceux d’auteurs publiés sur le web — comme dans une langue neuve, inédite, étrangère.

Je me déplace en vélo pour aller au travail certains jours je prends la voiture pour aller au travail il y a des jours où il fait froid et d’autres qu’il fait beau et pour aller au travail le trajet est rapide et il y a des places de parc pour le vélo quand je prends la voiture il y a des places à côté je dois me parquer mais il n’y a pas toujours de la place je dois aller ailleurs pour trouver une autre place.

Un jour je marche avec ma famille

Un jour je ne marche plus en famille

Un jour je marche avec mon fiancé

Un jour je continue de marcher avec mon fiancé

Un jour je marche seule

Et là un jour je continue de marcher avec mon copain

Et là je marche toujours avec des amis

Et je marche toujours pour muscler les pieds

Un jour je marche droit sur une route

Et un jour je marche à côté des personnes

Il se levait à six heures avec une envie d’apprendre des nouvelles choses. Il se levait il buvait son café prenait son petit-dèj devant la télé ensuite il se préparait pour partir une fois sorti de la maison il allumait son mp3 c’est parti. Il arrivait au dépôt il se changeait parlait avec ses collègues. Une fois prêt ça reboit un café. Le patron donnait son planning ensuite il partait sur le chantier il préparait son matériel il travaillait souvent avec l’apprenti de deuxième il aimait bien faire des blagues. Le bruit des rouleaux des machines du petit chauffage toute la journée, cinq heures trente finissait le travail prenait la voiture rentrait au dépôt il se changeait prenait le train rentrait.

J’avais trente ans j’allais toujours au marché et je prenais le bus à l’arrêt pour aller vendre les marchandises je mangeais à midi après je prenais le bus pour rentrer j’habitais dans la ville on l’appelait Aubala. Après deux ans je l’ai quittée pour me rendre au village et là-bas au village j’ai trouvé les gens qui étaient gentils j’allais souvent les trouver on discutait les choses de la vie et quand la nuit tombait tout le monde rentrait chez lui on se disait bonne nuit gros bisous dormez bien à demain.

Je rentre dans une chambre de trente mètres carrés je suis avec mon bidon de vingt-cinq kilos. Je vais commencer à peindre mes murs. Je ne vais pas commencer à peindre le milieu du mur, je commence toujours par le sens de la lumière. Je rentre dans la chambre il y a une porte en bois, je peux la faire soit en peinture synthétique, ou à l’eau. J’ai ma caisse à pinceaux qui contient des pinceaux à radiateur et à pouce à base de poils de cochon. J’ai mes rouleaux à dispersion naturels, à base de poils de moutons. Dans ma caisse à outils j’ai mes mastics, le 2K pour le bois, j’ai mon mastic en poudre pour les murs, j’ai mon acrylique pour la finition avec le scotch.

A Santiago du Chili, ma chambre était au deuxième étage dans une vieille maison, mon lit en métal avec des couvertures en laine, des draps en coton qui étaient très froids en hiver. Cette chambre elle était petite, il y avait un tapis rouge, une petite armoire et une table pour poser mon sac d’école. Dans le toit il y avait une grande fenêtre où parfois je regardais les étoiles.

Par la fenêtre de la salle de cours je vois la rue des Moulins qui descend dans la rue il y a les feux rouges les voitures arrivent au feu s’arrêtent pour attendre leur tour pour passer. Je vois les gens qui passent à la rue d’autres sont bien d’autres ne sont pas bien parce que les gens ont beaucoup de soucis la vie n’est pas facile pour tout le monde.

Avec mon premier oeil je vois de la neige.

Avec mon deuxième oeil je regarde la matière de la neige.

Avec mon troisième oeil, je vois des animaux qui se baladent.

Avec mon quatrième oeil, je vois de la neige sur les arbres et des enfants qui jouent à faire des bonhommes de neige.

Avec mon cinquième oeil, je regarde la montagne et respire l’air naturel.

Avec mon sixième oeil, je regarde la construction des chalets et le village et ses loisirs.

Avec mon septième oeil, je vois des toits de maison couverts avec de la neige.

Notes

1. En écho : Charles Pennequin, Un jour Laurent Margantin, Nuit de Sindelfingen Georges Perec, Espèces d’espaces, la page ; La Vie mode d’emploi, Chapitre LVII Josée Marcotte, Yeux 2. Adressés « au monde entier », d’autres textes sont à lire sur Espèce de blog 3. Image : embarcadère pour l’île Saint-Pierre, Ligerz, Suisse, août 2014

Raconter

Tu pourrais raconter les histoires qu’on te raconte, comme on te les raconte, dans une langue ni d’ici ni d’ailleurs, langue inventée sans futur ni passé.

Raconter verger d’oranges au Portugal

onze heures par jour sous la montagne

tunnel creusé tunnel coffré bâtiments construits immeubles démolis

Amérique Seattle cinq mille bouchers double journée

beaucoup découper beaucoup gagner

Pakistan mariage Colombie mariage la fille et la cousine

Bagdad laine du Cachemire verger dattier

Erythrée fabrique à vélo bonbons biscuits

à dix ans Chili à vingt ans Moscou

bonne à tout faire le mur

de Berlin Nigeria

cent vingt-quatre frères et soeurs dans la valise

politicien Genève dix mille dollars

Lisbonne faubourgs la faim revient la faim revient

échasses en bois les dents cassées un trou sur la chaussée

Brésil brochettes de crocodile

Espagne en panne à Metz dans le canal

camion pas démarrer l’usine de cornichons l’usine de champignons

palace finie la place

c’est comme ça

c’est la vie

c’est la crise

 

image : Laura Waddington, Border

 

Trou du monde

Sachant qu’elle ferait d’ici le lendemain deux millions cent soixante mille fois le tour du monde (vitesse de la lumière deux cent quatre-vingt-dix-neuf millions sept cent quatre-vingt-douze mille quatre cent cinquante-huit mètres par seconde, diamètre de la Terre douze mille sept cent cinquante-six virgule vingt-huit kilomètres), dès l’aurore on s’acharnait grattait creusait tropait tramait trichait tranchait dans l’espoir d’être le premier à publier la plus belle phrase du jour.

— Tout cela est bel et bon déclara la ministre, de cette émulation saine et désordonnée écloront sans doute les champions de demain mais pendant ce temps-là qui triera les gosses qui lingera les grenelles qui bordera les poubelles ? Nos jeunes se sont déjà détournés sans vergogne de tous les métiers d’organes !

— Plus personne en effet ne voudrait fourrager ensiler ne veut plus déclampir ni même réchampir répondit le conseiller, au point où nous en sommes pour nous dépêtrer de cette vaine agitation je ne vois plus qu’une seule solution trouons trouons trouons les airs les terres et les mers, quatre-vingt bombinettes suffiront croyez-moi à défrayer prestement vos champions.

Pendant ce temps-là c’est vrai qu’à Sopot au lieu de foudroyer on s’acharnait fébrilement on grattait fébrilement on creusait fébrilement, la ministre aurait annoncé qu’elle s’apprêtait à inonder le marché de liquidités ça n’aurait rien changé assis solidement sur un banc au lieu de bournaquer on trichait se disant mince je crois bien ce matin l’avoir eue sur le bout de la langue la plus belle phrase du jour, et pendant ce temps-là à Valparaiso plutôt que de brimbaler on regardait le ciel tandis qu’à Bologne on tournait tout autour des rond-points les yeux fermés.

— Malgré les trois chirurgiennes que vous avez déjà bazardées par le pavé la situation mon cher ne me semble pas du tout désoperculée, je crains un risque de varappe sur les dommages colocataires d’autant que les populades continuent par bravade à phrasicoter, regardez bon sang comme on s’en brandouille à Lviv de vos bombinettes, on dirait qu’ils n’ont tous qu’une hâte monter fébrilement dans n’importe quel autocar continuer fébrilement à versicoter et pendant ce temps-là même à Deadhorse au lieu d’optimiser on se distrait des malheurs les plus lourds en gravant des sapinières ! Arrêtez de larguer vos safaris sur le globe et convoquez plutôt les docteurs, qu’ils nous pondent chaque jour la meilleure phrase du monde afin que le moral de l’ennemi soit sapé, ordonna la ministre à son conseiller.

Cependant de Los Cabos à Galway en passant par Imperatriz où l’air n’est pourtant pas souvent souligné de pigeons tout rôtis, l’agriculteur ne semait le meunier ne moulait le forgeron ne forgeait et les mineurs dans l’indifférence animale en leurs ateliers souterrains ne minaient plus que du filon de verbal, quel oiseau quel cheval n’a pas déjà tout vu tout entendu ? L’oligarchie continuait à se comporter comme une classe sociale bien qu’on sentît en elle de l’irrationalité et même un vent de folie collective.

— Aujourd’hui je vous préviens je ne me sens pas très bien j’ai dû attraper un orvelet, quand je fonctionne la paupiette j’ai tout l’écran qui badigeonne une demi-ombre, dit la ministre.

— En effet votre regard est inquiétant on dirait presque un mascaron, j’espère que vous n’avez pas contagié l’heure qui sonne ! Permettez-moi seulement de gicler trois cochonnettes en attendant les docteurs, supplia le conseiller.

— Cochonnez cochonnez cochonnez, répondit la ministre.

Mais pendant ce temps-là de Longyearbyen à Coronel, presque tout le monde s’était déjà planqué sous les hypotyposes.

— Madame la ministre, cher conseiller, nous sommes tous suspendus à un fil, personne ne touche vraiment terre, nous ne faisons qu’effleurer le monde. Malheureusement, certains s’étranglent avec leur câble, qui se tord, et soudain se rompt ; on les voit alors s’affaisser tristement sur le sol. D’autres au contraire, fournis de cordons plus souples, plus élastiques, échappent à la pesanteur et conservent une relative liberté de gravitation.

— Mais tous ces fils, docteur, ne risquent-ils pas de s’emmêler ?

— Ils s’emmêlent, chère Madame, ils s’emmêlent ; c’est ainsi que se forment les couples, les familles, les états, les sociétés, et les sentiments triviaux comme l’amour ou la haine. Nous sommes tous reliés à un même placenta, chère Madame, Monsieur le conseiller. C’est pourquoi il n’y a qu’une histoire. Toujours la même histoire.

— Votre contribution est remarquable, cher docteur, en vous écoutant j’ai bien failli sombrer dans un sommeil cosmique sur matelas thermo-régulateur, mais l’heure est grave, et nous n’avons que faire de vos berceuses cutanées.

Pendant ce temps là, c’est vrai que de Bissone à Odessa, on préférait chasser la métaphore, perchés sur des nacelles, plutôt que de varloper du salami.

Evidemment tout le monde trichait. Les docteurs trichaient, le conseiller trichait, la ministre trichait. Les docteurs faisaient semblant d’être des docteurs, le conseiller semblant d’être un conseiller, et la situation n’était pas plus brillante dans les institutions ! En déplacement à Lisbonne, la ministre eut beau affirmer que l’unique option était d’accepter des sacrifices, en son for intérieur, elle sentait un endroit creux, un vide à travers lequel s’engouffraient comme un vent affolant des phrases que nul n’avait jamais écrites ni prononcées. Cependant, de Weisslingen à Yverdon-les-Bains en passant par Kingsville, le temps scintillait comme un songe, et le songe était savoir. On laissait pousser la pelouse. On sortait promener son chien.

— Que se passe-t-il, demanda la ministre, soudain plus personne ne phrasouille, c’est suspect j’espère que les mots ne sont pas sortis de leur orbite, on dirait que quelqu’un a capturé le temps comme un vulgaire astéroïde.

— C’est inquiétant en effet dit le conseiller, zoomez-donc dans mon lorgnon, rien n’est plus étrange que cette absence d’étrangeté, au lieu de championner du verbal ceux qui ne sont pas partis en Laponie chercher un dictionnaire sans définition jouent au solitaire à longueur de journée, ils nous claquent la porte au nez.

Image : Musée du Costume, Lausanne

Nu

T’es-tu vu comme un ver

Nu de quoi tu as l’air

Tu ressembles à ton père

Tu ressembles à ta mère

Aussi bien qu’à la soeur

Du voisin du facteur

Qui a le même pif

Mais d’une autre couleur

Humant la même fleur

Goûtant le même fruit

A la petite cuillère

T’es-tu vu comme un ver

Les petits pots de terre

Nu de quoi tu as l’air

Feront les grands ruisseaux

Les petites rivières

Et tourne tourne la toupie

C’est une coquille

Coquille de noix

On est sortis

Du même nid

On dormira

Sous le même toit

Saperlipopette

J’ai perdu mes chaussettes

Ma ceinture de flanelle

Et mon slip à bretelles

T’es-tu vu comme un ver

Tout nu dans la poussière

Petit roi Dagobert

Sans culotte à l’envers

A poil dans la soupière

Tu ressembles à mon frère

Aussi bien qu’à demain

Tout autant qu’à hier

Les petits pots de terre

Contre le pot de fer

Feront les grands ruisseaux

Les petites rivières

Et tourne tourne la toupie

C’est une coquille

Coquille de noix

On est sortis

Du même nid

On dormira

Sous le même toit

Vacillant vacillons

Tu traceras ton sillon

Chenille en papillon

Tu traceras ton sillon

Le spectateur de paroles #3

Toutes les paroles ne sont pas belles à voir disait le spectateur de paroles, les paroles à tête de lion paroles à serres de cuivre paroles à corps de chèvre paroles à défenses de sanglier paroles à queue de serpent sont hideuses et terrifiantes disait-il, le spectateur de paroles les évite, le spectateur de paroles s’en détourne, le spectateur de paroles s’en éloigne, le spectateur de paroles, disait le spectateur de paroles, préfère les seules paroles qui soient un onguent pour l’âme et un baume pour le coeur : les paroles fougères.

Les nouveaux métiers du web

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Les concrétions numériques d’Aline Royer

Web-association des auteurs

dissémination de juin 2014

expérimentations des écritures numériques

un thème proposé par Noëlle Rollet

(Glossolalies)

Quand j’ai découvert la proposition de Noëlle Rollet nous invitant à disséminer des textes sur le thème “expérimentations numériques”, j’ai pensé à ce qu’écrivait Walter Benjamin en 1936 à propos de l’expérience :

C‘est comme si nous avions été privés d’une faculté inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences. L’une des raisons de ce phénomène saute aux yeux : le cours de l’expérience a chuté, et il semble bien qu’il continue à chuter indéfiniment. (Le Conteur)

phrases commentées par Didi-Huberman dans Survivance des Lucioles :

Le cours de l’expérience a chuté c’est vrai. Mais il ne tient qu’à nous de ne pas jouer à cette bourse là. (…) il ne tient qu’à nous dans chaque situation particulière, d’élever cette chute à la dignité, à la “beauté nouvelle” d’une chorégraphie, d’une invention de formes. (Minuit, 2009, p. 108, 109)

A la fin du mois de février 2014, dans la nuit du web, le blog Concrétions, est apparu. Lueur qui me touche particulièrement, peut-être parce que je peux y lire, de manière parfois très troublante, comme ma propre expérience ?

Rencontre câblographique avec l’auteure, Aline Royer, que je remercie infiniment  ! Où il sera question d’expérience de l’écriture et d’écriture de l’expérience,

Suivie du conte (lucide) d’une reine déchue…

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Pour cette dissémination, quel texte choisiriez-vous ?

Un conte, peut-être. Je ne sais pas pourquoi je suis allée vers cette forme. Comme j’expérimente, j’explore des formes qui me semblent accessibles pour moi, mais la vraie raison pour laquelle je suis allée vers le conte, je l’ignore. Peut-être parce qu’on va à l’essentiel, dans une économie de mots, ou dans une économie de mots qui apparaît universelle. On peut y convoquer facilement l’amour, le temps qui passe, la folie, la sagesse, la cruauté. On réactive des figures types : la reine, les vieilles, les enfants qu’on dévore… des figures ambivalentes, car il est question aussi d’orgueil, de vanité, de maléfice, de peurs. Il y a des ingrédients pour l’imaginaire dans ces figures. Le conte, c’est aussi une forme à lire ou à dire à quelqu’un, pas seulement aux enfants. Peut-être que je suis allée vers cette forme pour dire à quelqu’un, pour dire aux autres, pour leur parler.

 L’écriture des poèmes, elle aussi expérimentale, est plus intime, plus déchirée, plus immédiate. Parfois en les écrivant j’ai plus la sensation d’être écrite que d’écrire, que quelque chose vient mais que je n’ai pas beaucoup de prise dessus, comme un magma. Tout sort d’un bloc, d’un jet. Il est très possible que ce stade magmatique s’arrête. Il est très possible qu’il n’y ait plus rien après, plus aucune forme d’écriture. En cela c’est une expérience : je n’ai pas la certitude d’écrire demain, je n’ai pas la certitude d’aller vers une forme plutôt qu’une autre, je ne me considère pas du tout comme un auteur, j’essaie d’écrire mais les mots flottent souvent loin de moi, d’où l’incertitude.

Pourquoi vous mettez-vous tout à coup à écrire un blog ?

J’en avais écrit un précédemment, en 2007, à un moment charnière de ma vie. C’était un journal tenu sur quelques mois. Ensuite, plus rien. J’ai toujours hésité face à l’écriture, ça me semblait très sacré, intouchable. Et puis j’ai ouvert un blog cette année comme un défi, comme une expérience de vie, véritablement. Essayer d’écrire c’est essayer de vivre. Le déclic a été la découverte de blogs via les disséminations justement, et les disséminations j’ai commencé à m’y intéresser grâce au blog Œuvres Ouvertes de L. Margantin. Que j’ai découvert via Twitter. Voilà l’histoire, en remontant le fil.

Ecriviez-vous avant, hors du web ?

Non, pas du tout. Je le répète, pour moi l’écriture était un territoire interdit, sacré, je ne pouvais pas poser la main dessus. Je tournais autour mentalement, mais sans rien faire, sans me lancer. Je pense que nous sommes nombreux dans ce cas, question d’éducation, de culture.

Concrétions ?

Je voulais initialement un autre mot, lui aussi en lien avec la géologie : résurgences. Mais l’occurrence n’était pas disponible. Je ne me rappelle pas clairement comment je me suis arrêté sur « concrétions ». Peut-être au retour d’une promenade hivernale où j’avais arpenté une plage et des rochers, quelque chose de minéral. La concrétion, c’est une agglomération qui donne ces formes ascendantes ou descendantes qu’on trouve dans les grottes, ça « pousse » par gouttes successives. L’agglomération, il me semble que c’est le processus d’écriture lui-même. Des particules viennent, on ne sait pas comment, ni d’où, et on en fait quelque chose qui nous emmène on ne sait pas où. C’est l’expérience la plus étrange : commencer à écrire un poème, un conte, etc.  et ne pas savoir du tout ce que ça va donner.

Vous êtes très « productive », comment écrivez-vous, questions du temps que ça prend ? d’une discipline ? d’un flux ?

Je l’ai été pendant quelques mois, un peu moins ces derniers temps. On n’a pas toujours la disponibilité de temps ou d’esprit. J’écris vite, en fonction de ces particules qui arrivent, qui circulent. Je ne corrige pas, je ne reviens pas dessus, on peut dire que je ne travaille pas le texte. Je n’ai aucune discipline. Là on rejoint le côté magmatique que j’évoquais au début. Je crois que c’est un stade, cette écriture en flux.

Longtemps, de l’écriture à la publication ?

J’écris, je publie (sauf un ou deux textes, qui restent non publiés). Car si je ne publie pas, il est très possible que je renonce à le faire le lendemain. Quand c’est publié, je considère que ce n’est plus à moi, que c’est à celle ou celui qui le lira. Je crois que cette instantanéité est une alliée, sans quoi je ne poursuivrai pas le processus. Cela m’aide peut-être plus que je ne pense.

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Expérience, expérimenter ?

L’écriture agit comme un révélateur, on extrait de soi ce qu’on n’aurait pas pensé y trouver, ou seulement par bribes. Quand je dis que l’écriture est une « expérience de vie », j’entends par là qu’on s’engage véritablement dans un rapport à la sensation pour en fabriquer quelque chose. Parfois ça peut être éprouvant, à l’inverse ça peut être très amusant, suivant la forme et le propos, suivant l’humeur aussi. Là on retrouve la question de l’expérimentation, du choix – si tant est qu’il y en ait vraiment un – de telle forme plutôt qu’une autre… Mais comment les mots s’agrègent pour donner ce qu’ils donnent, pour le coup, c’est assez mystérieux.

Marcher ?

J’aime marcher, je veux dire marcher seule et dans la nature. Ou y courir. Etre en groupe dans la nature n’a pas d’intérêt pour moi. Marcher seule dans la nature, à l’inverse, c’est une respiration du corps et de l’esprit. La mer et la forêt m’occupent beaucoup, physiquement et mentalement, donc on le retrouve dans ce que j’écris. Je crois qu’il y a une connexion entre la marche et l’écriture,  mais pas comme on pourrait le penser : ce n’est pas en marchant que je trouve un mot, ou qu’une phrase me vient. Ce n’est pas une chasse aux papillons. Je marche, c’est tout. C’est très sensitif. Et après, éventuellement, les mots viennent.

Lire ? Auteurs fétiches, qui ont compté, comptent pour vous ? Sur le web ? Hors le web ?

Je me suis mise à lire sur le tard, et quand on cherche à rattraper le temps perdu, on part dans beaucoup de directions à la fois, pas toujours cohérentes. Je finis rarement un livre. On ne peut pas dire que j’aie une culture livresque, encore moins littéraire. Ce qui me semble être une faiblesse voire une faille coupable pour pouvoir écrire. Je me suis toujours dit qu’écrire ne pouvait se concevoir qu’après avoir énormément lu, pour moi c’était un préalable absolu. Finalement j’expérimente l’écriture sans avoir beaucoup lu, et, en faisant les choses à l’envers, je vois que ça me donne envie de lire tout ce que je n’ai pas lu.

J’en parlais au début et j’y reviens : la découverte inopinée du blog Œuvres Ouvertes de L. Margantin a été déterminante pour moi à divers titres, et plus particulièrement, pour revenir à ce qui nous occupe, cette découverte a été déterminante pour le petit champ d’expérimentation que j’ai ouvert sur mon blog. Sans cette découverte, pas de blog. Sans blog, c’est certain, il n’y aurait pas eu d’écriture.

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Il y a très longtemps existait un petit pays où l’harmonie unissait la reine et ses sujets.

La reine était jeune et belle, elle était simple et douce. Elle était aimée de tous car elle possédait le secret des mots et le secret des plantes. Dans le petit royaume, personne n’était malade bien longtemps, car la reine savait guérir les corps et apaiser les âmes. C’était là son pouvoir, celui des plantes et celui des mots.

Mais une nuit, un grand fracas réveilla tous les habitants. Ils regardèrent par leur fenêtre, ils s’attroupèrent sur les places, ils entendirent alors protester :

 » C’est nous, le petit peuple de l’ombre, nous les invisibles qui travaillons cachés, nous qui travaillons nuit et jour dans la forge des mots, nous qui allons sans fin trouver les plantes sur les chemins. A la reine, nous apportons tout. Que croyez-vous ? La reine ne fait rien, la reine ne sait rien. Elle se désintéresse des mots, elle dédaigne les plantes, elle nous les vole seulement pour se faire aimer de vous. Elle vit de paresse et de boisson, et son sommeil est rempli de démons. Elle n’a même pas pour elle sa beauté. Car chaque nuit, nous les petites mains, nous lui fabriquons un masque de lumière qu’elle revêt au matin pour vous émerveiller. Mais cette nuit, c’en est fini ! La reine est déchue ! Réveillez-vous, braves gens, la vérité est nue ! »

Et le petit peuple de l’ombre, invisible aux yeux des habitants, entonna cette chanson :

Dans un petit pays

Il y avait une reine qui volait sa couronne

Elle ne savait rien des plantes ni des mots

Elle n’était en vérité ni belle ni bonne

Elle ne savait rien et usurpait le trône

Puis un jour elle tomba

Puis un jour elle tomba

Il y avait une reine qui volait sa couronne

Depuis ce jour on ne la revit pas

Hôtel Pelikan

Première partie

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CE MATIN

je suis en grande forme la ville se réveille l’air est frais conditions idéales pour le narrateur que je suis d’autant que dans cette histoire rien n’est écrit d’avance personnellement je n’aime pas trop les scénarios si vous voyez ce que je veux dire, dans cette histoire comme dans la vie à chaque instant tout est ouvert tout reste possible on ouvre une porte qui donne sur une autre porte et l’on se retrouve dans un paysage inconnu qui nous rappelle des souvenirs que nous n’avons pourtant jamais vécus.

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Amerika

Web-association des auteurs, dissémination de mai : Amérique, thème proposé par Antoine Bréa.

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La première fois que je suis parti en Amérique, j’ai pris le Paris-Moscou à la gare du Nord et je suis descendu à Essen, dans la Ruhr. C’était en 1978. Sur place, la famille qui m’hébergeait menait une vie véritablement américaine : moquette dans toutes les pièces et télévision partout, même dans la cuisine, même dans la salle de bain. Le soir on mangeait en regardant Reich und Arm (Rich Man, Poor Man), un feuilleton américain qui racontait l’histoire américaine de deux frères américains dont le père, allemand, avait émigré aux Etats-Unis dans les années vingt. Le dimanche on roulait sur des avenues plantées d’arbres, avenues larges comme des avenues américaines. On allait au parc. Parc à daims, à musique country, à gâteaux à la crème, à femmes en bigoudi, parc immense comme un parc américain.

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Trente pour cent des infrastructures de la Ruhr ont été détruites par les bombardements alliés.

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L’Allemagne n’est pas l’Amérique et d’ailleurs je ne suis jamais allé en Amérique mais le fait est que si vous cherchez des informations sur la série Rich Man Poor Man je vous conseille de taper plutôt Reich und Arm : la Westalgie, ça existe peut-être aussi.

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Mais si vous êtes comme moi et que vous dérivez au hasard sur le web sans rechercher d’information particulière, tapez « Heinrich Brüning et W.G. Sebald » : vous tomberez sur un long article d’ Andrés Mario Zervigón, chercheur à l’université d’Etat du New-Jersey, publié par la revue Etudes Photographiques : Wiederaufbau de la perception. La photographie allemande dans l’après-guerre, 1945-1950

« Au cours du raid qui eut lieu dans la nuit du 28 juillet et débuta à une heure du matin, dix mille tonnes de bombes explosives et incendiaires furent larguées sur la zone urbaine densément peuplée de la rive est de l’Elbe […] Selon une méthode éprouvée, ce sont d’abord toutes les portes et les fenêtres qui furent défoncées et arrachées de leurs cadres à l’aide de deux tonnes de bombes explosives, puis de petites charges incendiaires mirent le feu aux greniers tandis que dans le même temps des bombes pesant jusqu’à trente livres pénétraient jusqu’aux étages inférieurs. En quelques minutes, sur une surface de quelque vingt kilomètres carrés, des incendies s’étaient déclarés partout, qui se rejoignirent si vite qu’un quart d’heure après le largage des premières bombes tout l’espace aérien, aussi loin qu’on pouvait voir, n’était qu’une mer de flammes. » (W.G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, traduction Patrick Charbonneau, Arles, Acte Sud, 2004, p. 36-37.

« Sebald poursuit son récit en décrivant comment les flammes convergèrent en un brasier dévastateur qui « aspirait l’oxygène avec une telle puissance » que l’air se déplaçait avec la force d’un ouragan, arrachant les toits et les pignons des façades, emportant les poutres, faisant fondre les vitres des wagons de tramway et bouillir les réserves de sucre dans les caves des boulangeries, balayant « les gens transformés en torches vivantes ». Et ceux « qui avaient fui leurs refuges s’enfonçaient, avec des contorsions grotesques, dans l’asphalte fondu qui éclatait en grosses bulles », ou étaient instantanément déshydratés par des vents brûlants qui pompaient impitoyablement tout ce que les corps pouvaient contenir d’eau. La chaleur générée par ces incendies fut telle que « les pilotes de bombardier dirent qu’ils l’avaient perçue au travers des parois de leurs appareils. »

A la lumière de “l’inventivité de la stratégie narrative” déployée par Sebald dans De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, Zervigon s’interroge sur l’absence frappante de toute innovation esthétique dans la photographie allemande au cours des cinq années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il examine plus précisément le genre connu sous le nom de Trümmerfotografie (photographie de ruines) en s’attardant en particulier à l’oeuvre de Hermann Claasen : pourquoi ce corpus d’images est-il si conventionnel dans son contenu comme dans son style malgré le caractère choquant du sujet ?

« Un des livres de photographies de ruines les plus célèbres de l’époque, signé du photographe Hermann Claasen, basé à Cologne, intitulé Gesang im Feuerofen. Köln – Überreste einer alten deutschen Stadt (Hymne dans la fournaise. Cologne – Vestiges d’une vieille ville allemande), paru en 1947, propose des vues de ruines qui deviendront iconiques. Particulièrement mémorables sont les images multiples du pont Hohenzollern mutilé et les façades squelettiques des bâtiments de Cologne qui se détachent sur fond de formations nuageuses menaçantes. Inscrite dans le titre même de l’ouvrage, la métaphore religieuse qui fait référence au Daniel de l’Ancien Testament, dont les trois compagnons, refusant d’adorer le dieu de Nabuchodonosor, sont jetés dans une fournaise, donne un sens à ce paysage de catastrophe. Leur « hymne à Dieu » conduit les trois hommes au salut divin, même au milieu des flammes. Naturellement, une telle référence fait penser, non sans un certain malaise, aux fours dans lesquels six millions de juifs ont été incinérés. Mais, pour souligner l’interprétation qu’il entend nous proposer, Claasen met en évidence les institutions, pratiques et symboles religieux chrétiens qui ont survécu aux feux de l’enfer. Ainsi, deux images juxtaposées de l’église Saint-Georges détruite montrent un crucifix miraculeusement suspendu aux arches dénudées de l’édifice, tandis qu’une seconde image se concentre sur le visage triste du Christ dont la tête a visiblement été fendue à la suite d’un bombardement. (…)

Heinrich Brüning, ancien chancelier de l’époque de Weimar, connu pour sa gestion catastrophique du pays par décrets, note sur le rabat de la couverture : “J’ai rarement vu quelque chose d’aussi beau et d’aussi émouvant dans l’art de la photographie. Ce livre fait plus forte impression que n’importe quel discours.”

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Heinrich Brüning, chancelier de la République de Weimar de 1930 à 1932, est mort le  30 mars 1970 à Norwich, Vermont, USA. Cette même année, W.G. Sebald s’installe à Norwich, Norfolk, Angleterre. Le 30 mars 1977, cinq anneaux d’Uranus sont découverts.

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« Comme tout est le fruit du hasard, il faut mettre votre imagination à rude épreuve pour créer un lien entre tous ces éléments. » Lynn Sharon Schwarz L’Archéologue de la Mémoire, conversations avec W.G. Sebald (Actes Sud)

Images : TV Nostalgie

Voyage avec Bernard Umbrecht & le Saute-Rhin

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« Il commença à parler, de son pays, il dessina toutes sortes de costumes, on se pressa intéressé autour de lui, il fut tout de suite chez lui. »  Georg Büchner, Lenz, trad. G.-A. Goldschmidt, Vagabonde, p.21-22

« Le parc de Muskau, à cheval sur la frontière germano-polonaise, passe pour l’un des plus beaux exemples de parc paysager européen. »  Bernard Umbrecht,  Alexander Kluge : cultivons un jardin numérique, Ars Industrialis

« Faire une expérience, c’est, pour le piéton planétaire, faire un geste, arpenter la ville connue et ses territoires non formatés dans l’expérimentation, réelle et fantastique à la fois, de la mobilité, dans l’épreuve du déplacement, dans l’invention du mouvement. »  Thierry Davila, Marcher, créer, Editions du Regard, p. 179

Web-association des auteurs, dissémination d’avril

Ce mois-ci, Carol Shapiro, que l’on peut retrouver sur son blog Fragments d’incertitude, propose le thème « Frontières et ouvertures » : thème qui, me concernant, tombe fort à propos puisque je reçois aujourd’hui un courrier du Contrôle des habitants – Bureau des étrangers me priant de bien vouloir me présenter muni d’un passeport valable ou d’une carte d’identité, de deux photos récentes format passeport, d’une attestation de l’office des poursuites, de ma dernière fiche de salaire ou de toute autre preuve de mes moyens financiers, ainsi que de la somme de 110 Fr,  en vue du renouvellement de mon permis de séjour.

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J’habite à l’étranger, non loin de la frontière, dans un petit pays frontalier lui-même strié de nombreuses frontières, linguistiques, géographiques, économiques. Petit pays que j’aperçus pour la première fois, nettement, à l’âge de dix ans, sans me douter qu’un jour j’y serai domicilié. C’était en hiver, au sommet du Ballon d’Alsace. L’air était si limpide que l’on distinguait précisément toute la chaîne des Alpes, je me souviens qu’on voyait très bien le Cervin. Panorama sublime, étrangement prémonitoire, à la frontière du rêve et de la réalité. Souvenir onirique, peut-être inventé, peut-être imaginé, ai-je fini par songer au fil des années. Jusqu’au jour où, à la recherche d’une idée de dissémination sur le thème de « la frontière », me promenant sur le blog de Bernard Umbrecht, Le Saute-Rhin – quand j’ai découvert la proposition de Carol Shapiro, j’ai spontanément pensé au Saute-Rhin, je me suis même dit « avec ce thème, tout le monde va vouloir disséminer le Saute-Rhin puisque Bernard Umbrecht est celui qui, entre tous, passe constamment d’une frontière à l’autre, et qui plus est, en marchant »,

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or en lisant la proposition de Carol Shapiro sur le thème de la frontière, j’ai aussi pensé spontanément à la marche, parce que je pensais au web, je veux dire aux frontières du web, et que je me demandais s’il n’y avait pas un rapport, à la frontière du geste et du signe, entre la marche, dans la nature ou dans la rue, et la lecture/écriture sur le web, je pensais en particulier à des artistes marcheurs, comme Francis Alÿs par exemple, qui marche dans les rues de Mexico en poussant un bloc de glace jusqu’à ce qu’il fonde, Francis Alÿs qui, par ailleurs, s’est filmé en train de repeindre avec un petit pinceau la ligne blanche discontinue d’une route au Panama, et qui s’est filmé en train de prendre un seau d’eau de la mer Rouge dans la mer Rouge pour le vider dans la mer Noire, je pensais aussi bien sûr à Kenneth White, dont je lisais Les Vents de Vancouver, il faut préciser que je suis retourné ces derniers jours aux confins sud-est du Berry, où je vivais autrefois et que j’ai quitté il y a sept ans pour marcher vers l’ouest jusqu’à l’Atlantique, or quand je pars en vacances, comme récemment dans le Berry, j’emmène souvent un livre de Kenneth White,

« je suis parti vers le nord, puis vers le nord-est, le long des falaises qui bordent la côte. Je fus quelque peu surpris au début par la quantité de détritus, mais j’aurais dû m’y attendre car toute la région est une turbine hydraulique dans laquelle le courant de Californie, en montant vers l’Alaska, rencontre le courant subarctique. Dans les eaux peu profondes j’ai vu une bouteille de saké de Nagasaki dodelinant à côté d’une bouteille de ketchup de Galveston, Texas »,

et puisque j’étais aux confins sud-est du Berry, à la frontière du Bourbonnais, en pensant au thème de la frontière j’ai pensé bien sûr aux jardins, aux clôtures, au bocage, aux haies, aux bouchures, aux sillons, à l’élevage, à l’agriculture, à l’histoire d’Abel et Caïn,

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pour finir par me dire que le thème de la frontière était un thème assez difficile

à délimiter,

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toujours est-il que c’est en lisant un article de Bernard Umbrecht sur le Saute-Rhin que j’ai eu, trente-neuf ans plus tard, la confirmation que ma vision claire nette et précise, du haut du Ballon d’Alsace, de toute la chaîne des Alpes, et du Cervin, n’était pas une illusion.

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Images : dans le Berry, avril 2014

Le Saute-Rhin

Bernard Umbrecht

Dans les Vosges en compagnie de Georg Büchner

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Soleil levant embrasant les pierres de granit au sommet du Grand Ballon

Georg Büchner entretenait une relation très particulière à l’Alsace, à Strasbourg, aux Vosges. Il a d’ailleurs passé, eu égard à sa courte vie de 23 ans un temps relativement long dans la région, pour une partie de ses études d’abord (1831-1833), en exil politique ensuite (1935-36 1835-36). Strasbourg avait été à l’époque avec Montpellier et Paris, la seule université française à disposer d’une faculté de médecine. Terre d’asile pour révolutionnaires pourchassés, Strasbourg était « un centre politique et intellectuel de dimension européenne » (Jan-Christoph Hauschild). Et Büchner préfèrera « l’air français orageux » à « l’atmosphère hollandaise froide et trempée qui règne en Allemagne ». A Strasbourg habitait aussi la fiancée de Büchner, Wilhelmine (Minna) Jaeglé. Dans une lettre (10 mars 1834) qu’il lui adresse, il évoque la nostalgie des Vosges :

« Il n’y a pas de montagne ici [à Giessen, ville universitaire dans le centre de la Hesse] qui offre une libre perspective. Collines sur collines et de larges vallées, une creuse médiocrité en tout ; je ne peux pas m’habituer à cette nature, et la ville est exécrable »

Büchner souffre de l’étroitesse des paysages et des esprits. Dans une lettre antérieure à l’ami alsacien Auguste Stoeber (9 décembre 1833), il écrit :

« Parfois j’éprouve une véritable nostalgie de vos montagnes. Ici tout est si étroit, si petit. La nature et les hommes, un horizon des plus bornés, auxquels je n’arrive pas, même un instant, à m’intéresser »

Et il y a la grande nouvelle littéraire de Büchner, Lenz, qui se déroule dans les paysages vosgiens. Dans l’extrait ci-dessous, Lenz hurle son besoin de montagne pour ne pas devenir fou.

« Après le repas, Kaufmann le prit à part. Il avait reçu des lettres du père de Lenz, son fils devait rentrer et lui apporter son aide. Kauf­mann lui dit qu’il gaspillait sa vie ici, qu’il la perdait sans profit, qu’il fallait qu’il se fixât un but, et d’autres choses semblables. Lenz l’interrompit vivement: « M’en aller d’ici? M’en aller? A la maison? pour y devenir fou? Tu sais, je ne puis tenir nulle part, sauf ici, dans la région. Si je ne pouvais pas de temps en temps monter sur une montagne observer la contrée puis redescendre ici, passer par le jardin, regarder à l’intérieur par la fenêtre… je deviendrais fou ! Fou ! Laissez-moi donc en paix ! Je n’ai besoin que d’un peu de repos là où je suis bien ! Partir, partir! Je ne comprends pas, ce mot pour moi gâche tout l’univers. Chacun a besoin de quelque chose; s’il peut connaître le repos, qu’a-t-il besoin de davantage ! Toujours monter, toujours lutter et rejeter ainsi pour l’éternité tout ce qu’offre l’instant, toujours se priver de tout pour connaître un jour la jouissance! Avoir soif tandis que des sources claires traversent votre chemin! Ma situation présente est tolérable, et je veux rester là. Pourquoi? Pourquoi? Parce que j’y suis bien. Que veut mon père? Peut-il me donner davantage? Impossible! Laissez-moi en paix! » – Il s’emportait; Kaufmann le quitta, Lenz était mécontent. »

« Si je ne pouvais pas de temps en temps monter sur une montagne… » Ce n’est pas la folie qui conduit à l’enfermement mais l’enfermement à la folie. « Le trou [la prison] m’aurait rendu fou » écrit Büchner évoquant la prémonition d’être mis en prison et le choix de l’exil.

Dans une lettre à sa famille datée du 8 juillet 1833, il décrit une balade de plusieurs jours dans les montagnes vosgiennes.

Je mets cette lettre en ligne et, dans un second temps, j’essayerai de la commenter en images.

Voyage dans les Vosges

11. A sa famille (voyage dans les Vosges).

Strasbourg, le 8 juillet 1833.

« Tantôt dans la vallée, tantôt sur les hauteurs, nous avons traversé cette aimable contrée. Le second jour, sur un plateau de plus de 3 000 pieds d’altitude, nous parvînmes à ces lacs qu’on appelle blanc et noir. Ce sont deux flaques sombres dans un ravin profond, dominées par des falaises d’environ 500 pieds de hauteur. A nos pieds, cette eau calme et sombre. Au-delà des sommets les plus proches, nous voyions, à l’est, la plaine du Rhin et la Forêt-Noire, à l’ouest et au nord-ouest, le plateau lorrain, au sud, de noirs nuages d’orage, l’air était sans un souffle. Une soudaine tourmente chassa les nuages au-dessus de la plaine rhénane vers le nord, les éclairs déchirèrent la nue à notre gauche et sous les lambeaux des nuages, derrière la masse sombre du Jura, les glaciers des Alpes étincelèrent au soleil couchant. Le troisième jour nous offrit le même panorama splendide ; en effet nous avons ascensionné ce jour le point culminant des Vosges, le Grand Ballon, haut de 5 000 pieds. On y voit le Rhin depuis Bâle jusqu’à Strasbourg, et la plaine derrière la Lorraine jusqu’aux crêtes de Champagne, les confins de l’ex-Franche-Comté, le Jura et les montagnes suisses de Rigi jusqu’aux plus lointaines Alpes savoyardes. Le soleil était prêt de se coucher, les Alpes rougeoyaient faiblement au-dessus d’une terre envahie de ténèbres. Nous avons passé la nuit non loin du sommet, dans la hutte d’un vacher. Les vachers ont cent vaches et près de go taurillons et taureaux sur les hauteurs. Au lever du soleil, le ciel était un peu brumeux, le soleil jetait un éclat rouge sur le paysage. Au-dessus de la Forêt-Noire et du Jura, les nuages semblaient tomber comme l’écume d’une cascade, seules les Alpes étaient dégagées, pareilles à une étincelante voie lactée. Imaginez au-dessus de la chaîne sombre du Jura et des nuages du sud, à perte de vue, les feux d’un gigantesque mur de glace, brisé seulement à son sommet par les dents et les pics des monts isolés. Du Ballon, nous sommes redescendus sur la droite dans ce qu’on appelle la vallée de Saint-Amarin, dernière vallée importante des Vosges. Nous la remontâmes, elle se termine sur une belle prairie, dans une montagne sauvage. Une route de montagne bien entretenue nous conduisit par-dessus les monts en Lorraine aux sources de la Moselle. Nous suivîmes un moment le cours de l’eau, puis nous tournâmes vers le nord et nous rentrâmes à Strasbourg par plusieurs sites intéressants. (…) »

N.B. Pour les textes français de Büchner, j’ai utilisé les traductions de Henri-Alexis Baatsch parues dans l’édition des textes de Büchner faite en 1974 par Jean-Christophe Bailly dans ce qui s’appelait à l’époque la « Bibliothèque 10-18″. Y figurent rassemblés, Lenz, Le messager hessois, Caton d’Utique et la correspondance.

En suivant l’itinéraire de Büchner

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Chemin de crête vers le Grand Ballon(au fond). A gauche de l’image la Forêt noire

En suivant l’itinéraire de Büchner et ses compagnons, on s’aperçoit à quel point ce qui l’attirait c’est l’ouverture de l’horizon, la « libre perspective », la vision panoramique qui dans la première partie mène le regard de la Lorraine à la Forêt noire et de la Forêt noire à la Lorraine, sur un chemin de crête entre deux espaces linguistiques, comme dans le pays d’Oberlin d’ailleurs où se situe la nouvelle Lenz, pour finir par une ouverture encore plus large sur l’Allemagne, la Suisse, le Jura, la Franche Comté depuis le sommet du Grand Ballon. Ce dégagement de la vue, cette ouverture trinationale, l’absence de bornes a fortement attiré le poète. Bien entendu, nous qui suivons cet itinéraire 180 ans après lui, nous savons que cet espace a été borné plus tard par trois guerres franco-allemandes, dont deux mondiales, et qu’il commence seulement à cesser de l’être. La description nous apparaît très a postériori comme une sorte de repérage au sens cinématographique.

Voici ce que l’on peut lire dans la nouvelle Lenz :

« Il parcourut la montagne dans diverses directions. De vastes étendues découvertes descendaient vers les vallées, peu de forêts, rien que des lignes puissantes et plus loin, au-delà, l’étendue vaporeuse de la plaine ; un souffle violent traversait l’air, nulle trace humaine, sauf ici et là une hutte abandonnée où les bergers passaient l’été, au flan de la montagne. Presque rêvant, peut-être, le calme se fit en lui : tout pour lui se fondant en une ligne comme une vague montante et descendante entre ciel et terre : il lui sembla être couché au bord d’une mer infinie qui ondoyait doucement. Parfois, il s’asseyait ; puis il repartait, mais lentement, rêveur. Il ne cherchait pas de chemin »

La quête du lointain n’est pas une perte de vue mais peut mener à une sensation d’infini. « L’étendue véritable n’est point pour l’œil, elle n’est accordée qu’à l’esprit » (Saint Exupéry)

La lettre de Büchner, écrite au retour à Strasbourg à ses parents, débute aux lacs Blanc et Noir sans préciser comment ni par quel itinéraire lui et ses compagnons y sont arrivés. On sait seulement qu’ils ont mis une journée pour y parvenir, sans doute à partir de Strasbourg.

 Le lavis ci-dessous date de 1830 soit trois années à peine avant le passage de Büchner. Il donne une idée de ce que le poète a pu voir. Ce qui frappe surtout et cela est confirmé par d’autres images du milieu du 19ème siècle, c’est que les Vosges ont l’air moins boisées qu’aujourd’hui.

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David Ortlieb : Vue du la Noir, région d’Orbey, 1830 Musée Unterlinden Colmar . Image extraite du catalogue de l’exposition « L’alsace pittoresque. L’invention d’un paysage 1770-1870 ». Unterlinden

Le même lac, d’en haut, offre une vue sur la Forêt noire :

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Les hauteurs du Lac Blanc offrent une vue encore plus large, de la Lorraine à la Forêt-noire :

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Le Grand Ballon

Le « troisième jour », Büchner est au sommet du Grand Ballon, Ballon de Guebwiller. Il ne s’attarde pas à la description de l’intervalle. Il emploie pour désigner le Ballon le terme rare de Bölgen, introuvable dans les dictionnaires, qui désignait le Ballon de Soultz ou de Guebwiller, le sommet le plus élevé des Vosges. On trouve le mot dans un dessin de François Walter qui date de 1785

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GRAND BALLON, Environs ,de F. WALTER, ill. (1785) BNU Strasbourg

« Le ballon de Sultz (ballon de Guebwiller, le Boelchen des Alsaciens) se trouve par cette disposition rejeté à trois lieues à l’est de la chaîne centrale, et néanmoins il est le point le plus élevé des Vosges, son sommet atteignant 1426 mètres. Sa pente est douce vers Sultz, mais escarpée vers Saint-Amarin et Lautenbach ; ainsi isolée, cette montagne offre de son sommet un point de vue très étendu ». (Études géographique et géologique des Vosges / Jean-Baptiste Mougeot, 1827).

Une métaphore de géologue : « ainsi isolée, cette montagne offre de son sommet un point de vue très étendu »

Dans une étude parue en 1856 dans la Revue d’Alsace, sous le titre « Origine et signification des noms Bélch, Balon », Auguste Stoeber, ami de Büchner,  explique que contrairement à ce que l’on croit, le terme ballon pour désigner un sommet n’a pas de rapport avec sa forme. La racine est la même que dans l’équivalent allemand Belchen, bél ou bâl (même bol dans Bollenberg)  désigne une divinité du soleil. Le belchen ou bâlon (ballon) est un lieu consacré au culte du soleil.

J’ai longtemps retardé la publication du présent texte dans l’espoir d’un ciel moins brumeux au sommet du Grand Ballon. Büchner dans une époque moins polluée avait bénéficié d’une vue bien plus dégagée, d’un horizon bien plus lointain. Les circonstances favorables pour cela ont été la période, proche du solstice d’été, et surtout l’orage.

Quelques images toutefois :

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La montée au sommet du Grand Ballon

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Depuis le sommet du Grand Ballon vers la plaine d’Alsace, le soir

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Au lever du soleil

Les Alpes, il m’est arrivé de les voir. C’est plus facile en hiver.  Pour l’anecdote, j’ai trouvé, accroché dans le Chalet-Hôtel du Grand Ballon, un tableau sans date et sans signature représentant une vue – rêvée ? – des Alpes depuis cet endroit :

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A lire également, publié sur un ancien blog de Bernard Umbrecht hébergé par Ars industrialis

Alexander Kluge : Cultivons un jardin numérique

Publié par bumbrecht le 14 Avril, 2010 – 20:59
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Face au « tsunami » de données, l’écrivain et cinéaste allemand Alexander Kluge propose d’aménager des jardins numériques, idée qui m’apparaît séduisante. Extraits d’une récente interview à la Frankfurter Allgemeine Zeitung.

“Il y a une nouvelle aspiration à la durabilité, à la constitution d’un hortus conclusus,un jardin clôt. Cela n’a rien à voir avec le plaisir de surfer. Sur un océan, on peut à peine survivre en surfant. Un nouvel intérêt pour les conteneurs, les délimitations est apparu. C’est là que l’Art trouve sa nouvelle fonction. Il sera le lien entre tout ce qu’autrefois l’Opéra, la Peinture, la Littérature ont fait chacun dans leur domaine et inscrira tout ce matériau dans une dramaturgie constellative obéissant à des forces invisibles. Ce type de dramaturgie, on peut le voir en germe dans l’œuvre d’Ovide. Il raconte 1200 histoires qui ont toutes le même contenu : une créature qui souffre se métamorphose. Une même idée traverse tous les épisodes et tout l’univers est décrit ! Chez Balzac, nous retrouvons la même chose. Il parle expressément de constellations pas seulement à l’intérieur d’un même roman mais à travers plusieurs romans qui s’englobent et s’influencent. Cette conception est parvenue chez les Modernes à travers Döblin et Dos Passos. Depuis Youtube se renouvellent des aspirations que nous avions déjà chez Ovide et Balzac. Dans l’histoire du cinéma existe un exemple éloquent. Il n’y avait au début que des films d’une minute qui s’additionnaient. Chez Youtube, on retrouve des films d’une à trois minutes. Mais Youtube, c’est la jungle, l’océan illimité et Youtube ne peut pas répondre au nouveau défi à l’Art qui est de créer des phares, des ports, des radeaux. Nos nouvelles tâches artistiques consistent à redéfinir des conteneurs.(…).

De même que vous avez à New York accolé au quartier des affaires  Central Park, vous pouvez dans le réseau, non dans le nirvana  ou dans une académie, mais au beau milieu de la bousculade de données, aménager des jardins. Vous devez reconnaître l’existence des datas en les protégeant contre elles-mêmes grâce à un lieu clôt, domestiqué. Le jardin est l’antipode de la jungle.

J’ai un grand respect pour la nature première. Immanuel Kant parle de sa sublimité. Je la ressens en tant qu’être humain par exemple à la vue des étoiles. Il n’en va pas de même  à notre échelle dans notre sphère de vie. J’aime les jardins anglais. Prenez un jardin comme celui du Prince de Pückler [1] ou celui où repose Lady Di. Cela ressemble à la nature mais c’est une nature seconde créée par l’homme. J’y éprouve un sentiment de bien-être, il n’y a pas d’autres mots. C’est sur ce plan là qu’aujourd’hui naît quelque chose de nouveau”.

 Contre le chaos du monde, il faudrait donc comme Candide cultiver son jardin.

“De tels jardins nous essayons d’en aménager sur dctp.tv (i.e. la maison de production télévisuelle d’A. Kluge qui porte en sous titre « un jardin des informations). Nous y montrons une multitude de boucles d’une douzaine de films qui se répondent et qui traitent par exemple du cosmos, de l’amour, du Moyen Age latin, les histoires de cette période, celles de Caesarius de Heiterbach sont les plus belles que je connaisse. Cela me ravit de placer ces histoires  au milieu de l’actualité. Je le formulerai ainsi : tout dans le flot de données n’est pas réel mais Caesarius de Heiterbach l’est .

A côté de la réalité des datas, il y a une seconde réalité dont nous sommes maîtres. Nous ne pouvons rien pour l’Utopie de l’absence de lieu mais nous pouvons quelque chose pour l’enclave, l’hétérotopie. (…)

La connaissance des issues fait partie de l’idée de jardin. Pensez au mythe de Jason et Médée. Jason dérobe avec 50 jeunes héros la Toison d’or. Au revers de la toison étaient signalés les endroits où se trouvaient les trésors et les issues maritimes. Ces trésors ne se situaient pas dans des endroits que l’on pouvait trouver grâce à un GPS. Ils concernent bien plus mes thèmes, d’où je viens et où je veux aller. On peut déduire de cela que nous devons opposer les cartes de la subjectivité au savoir des GPS. (…)”

Source de l’entretien :http://www.faz.net/s/RubCEB3712D41B64C3094E31BDC1446D18E/

Le jardin des informations dctp.tv est constitué de parcs à thème. En exemple, dans celui sur l’éducation intitulé on ne peut pas apprendre à ne pas apprendre, on  trouve pêle-mêle 16 vidéos de longueurs variables parmi lesquelles un entretien avec Oskar Negt sur Kant et son célèbre Sapere aude, une ode à la philologie, un sujet la langue est un fleuve sur des textes  de Alcuin et Derrida, un sujet sur les éléphants, un reportage sur une école de danse pour malentendants, etc. D’autres parcs à thème traitent de crime et châtiment de l’argent et la philosophie, le capitalisme, la crise, une grande attention aux évolutions des techniques d’information et de communication.

Beaucoup de plantation dans ce jardin. On y passe de bons moments Pour le visiter, suivre le lien :

http://www.dctp.tv/#/bildung/cool-def-dance

 bernard.umbrecht[at]free.fr



[1]
Le parc de Muskau à cheval sur la frontière germano polonaise, construit par le Prince Harman Ludwig Heinrich von Pückler-Muskau,  passe pour l’un des plus beaux exemples de parc paysager européen.