Comment j’ai arrêté de fumer grâce à une petite annonce #1

Cromorne rentra chez lui plus tard que d’habitude. Une perturbation sur la ligne. Descendit du train dans l’obscurité. Éclairage public défaillant. S’avança à tâtons sur le trottoir glissant. La pluie, sans discontinuer, tombait à grosses gouttes depuis trois jours. Croisa quelques ombres. Halos, parapluies, faisceaux de lampes frontales. Partir le matin rentrer le soir était obligatoire, avaient décrété les autorités. Interdiction de rester chez soi. Du lever au coucher du soleil les occasions de se rendre utiles à la société ne manquaient pas. Cromorne consignait des rapports. Activité consistant à classer des dossiers pour archivage. Dans les bureaux couraient les rumeurs les plus folles. Pendant la journée le gouvernement utilisait votre domicile à des fins inavouables. Votre salon était une salle de torture. Votre cuisine un tripot. Votre chambre un lupanar.

Dans la cuisine de Cromorne, autour d’une petite table ovale dont le plateau en noyer, posé sur un pied central en bois tourné, est maculé de plusieurs taches indélébiles, quatre hommes jouent aux cartes en fumant des cigares. Aucun ne s’intéresse aux nuances artistiques du carrelage mural, oeuvre de l’ancien propriétaire, un peintre en bâtiment originaire de la région de Murcia qui récupérait des lots dépareillés sur les chantiers : faïence gris blanc mat sept et demi par quinze, dont une pièce décorative, trois peupliers ocre rouge se reflétant dans un cours d’eau ; grès cérame gris beige dix dix bords arrondis, dont neuf pièces décoratives, deux épis de maïs, deux fois, un pain de campagne entamé, deux fois, un moulin à café, une fois, un pot avec une étiquette « caffe », deux fois, une fiasque, deux fois.

Derrière les quatre hommes, la fenêtre donne sur une composition de toitures pour verre, tuile, tôle, zinc, au pied de deux épicéas séculaires. Sur la droite, au premier étage de l’immeuble le plus proche, un écran de télévision diffuse un programme sportif. Rectangle vert gazon sur fond nuit.

Le petit train. Le petit train s’élève jusqu’au sommet de la montagne en trente minutes environ. À mi-hauteur le petit train, après avoir desservi deux stations urbaines, la première près de l’ancienne usine de piles, à l’ouest, la deuxième à la limite de la ville, sous l’autoroute, à mi-hauteur le petit train, après avoir traversé champs prairies et vergers, à mi-hauteur le petit train, après avoir longé une petite rivière qu’il traversera plus haut torrent qu’il retraversera plus haut cascade qu’il retraversera plus haut ruisseau qu’il retraversera plus haut rigole qu’il retraversera plus haut ruisselet, à mi-hauteur le petit train, après avoir lâché des voyageurs dans deux ou trois gares de campagne, à mi-hauteur le petit train, après s’être engagé dans la forêt en klaxonnant pour avertir les chamois, à mi-hauteur le petit train effectue un virage à cent quatre-vingt degrés avant de dévoiler, pendant quelques minutes — à moins que la plaine ne soit, comme il arrive souvent, plongée dans le brouillard — le panorama complet de la région. Au nord, le lac. À l’ouest, les montagnes. À l’est les collines. Au sud l’autoroute.

En automne, les têtes humaines sont stockées sous l’autoroute, en de longs andains. Crânes d’adultes, d’enfants, de vieillards, pour la plupart déjà jaunes, gris terreux, décharnés. Rictus atroces. Visages borgnes, édentés, balafrés.

Dans le cadre de l’atelier d’été « construire une ville avec des mots » sur Tiers-Livre

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