Les concrétions numériques d’Aline Royer

Web-association des auteurs

dissémination de juin 2014

expérimentations des écritures numériques

un thème proposé par Noëlle Rollet

(Glossolalies)

Quand j’ai découvert la proposition de Noëlle Rollet nous invitant à disséminer des textes sur le thème “expérimentations numériques”, j’ai pensé à ce qu’écrivait Walter Benjamin en 1936 à propos de l’expérience :

C‘est comme si nous avions été privés d’une faculté inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences. L’une des raisons de ce phénomène saute aux yeux : le cours de l’expérience a chuté, et il semble bien qu’il continue à chuter indéfiniment. (Le Conteur)

phrases commentées par Didi-Huberman dans Survivance des Lucioles :

Le cours de l’expérience a chuté c’est vrai. Mais il ne tient qu’à nous de ne pas jouer à cette bourse là. (…) il ne tient qu’à nous dans chaque situation particulière, d’élever cette chute à la dignité, à la “beauté nouvelle” d’une chorégraphie, d’une invention de formes. (Minuit, 2009, p. 108, 109)

A la fin du mois de février 2014, dans la nuit du web, le blog Concrétions, est apparu. Lueur qui me touche particulièrement, peut-être parce que je peux y lire, de manière parfois très troublante, comme ma propre expérience ?

Rencontre câblographique avec l’auteure, Aline Royer, que je remercie infiniment  ! Où il sera question d’expérience de l’écriture et d’écriture de l’expérience,

Suivie du conte (lucide) d’une reine déchue…

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Pour cette dissémination, quel texte choisiriez-vous ?

Un conte, peut-être. Je ne sais pas pourquoi je suis allée vers cette forme. Comme j’expérimente, j’explore des formes qui me semblent accessibles pour moi, mais la vraie raison pour laquelle je suis allée vers le conte, je l’ignore. Peut-être parce qu’on va à l’essentiel, dans une économie de mots, ou dans une économie de mots qui apparaît universelle. On peut y convoquer facilement l’amour, le temps qui passe, la folie, la sagesse, la cruauté. On réactive des figures types : la reine, les vieilles, les enfants qu’on dévore… des figures ambivalentes, car il est question aussi d’orgueil, de vanité, de maléfice, de peurs. Il y a des ingrédients pour l’imaginaire dans ces figures. Le conte, c’est aussi une forme à lire ou à dire à quelqu’un, pas seulement aux enfants. Peut-être que je suis allée vers cette forme pour dire à quelqu’un, pour dire aux autres, pour leur parler.

 L’écriture des poèmes, elle aussi expérimentale, est plus intime, plus déchirée, plus immédiate. Parfois en les écrivant j’ai plus la sensation d’être écrite que d’écrire, que quelque chose vient mais que je n’ai pas beaucoup de prise dessus, comme un magma. Tout sort d’un bloc, d’un jet. Il est très possible que ce stade magmatique s’arrête. Il est très possible qu’il n’y ait plus rien après, plus aucune forme d’écriture. En cela c’est une expérience : je n’ai pas la certitude d’écrire demain, je n’ai pas la certitude d’aller vers une forme plutôt qu’une autre, je ne me considère pas du tout comme un auteur, j’essaie d’écrire mais les mots flottent souvent loin de moi, d’où l’incertitude.

Pourquoi vous mettez-vous tout à coup à écrire un blog ?

J’en avais écrit un précédemment, en 2007, à un moment charnière de ma vie. C’était un journal tenu sur quelques mois. Ensuite, plus rien. J’ai toujours hésité face à l’écriture, ça me semblait très sacré, intouchable. Et puis j’ai ouvert un blog cette année comme un défi, comme une expérience de vie, véritablement. Essayer d’écrire c’est essayer de vivre. Le déclic a été la découverte de blogs via les disséminations justement, et les disséminations j’ai commencé à m’y intéresser grâce au blog Œuvres Ouvertes de L. Margantin. Que j’ai découvert via Twitter. Voilà l’histoire, en remontant le fil.

Ecriviez-vous avant, hors du web ?

Non, pas du tout. Je le répète, pour moi l’écriture était un territoire interdit, sacré, je ne pouvais pas poser la main dessus. Je tournais autour mentalement, mais sans rien faire, sans me lancer. Je pense que nous sommes nombreux dans ce cas, question d’éducation, de culture.

Concrétions ?

Je voulais initialement un autre mot, lui aussi en lien avec la géologie : résurgences. Mais l’occurrence n’était pas disponible. Je ne me rappelle pas clairement comment je me suis arrêté sur « concrétions ». Peut-être au retour d’une promenade hivernale où j’avais arpenté une plage et des rochers, quelque chose de minéral. La concrétion, c’est une agglomération qui donne ces formes ascendantes ou descendantes qu’on trouve dans les grottes, ça « pousse » par gouttes successives. L’agglomération, il me semble que c’est le processus d’écriture lui-même. Des particules viennent, on ne sait pas comment, ni d’où, et on en fait quelque chose qui nous emmène on ne sait pas où. C’est l’expérience la plus étrange : commencer à écrire un poème, un conte, etc.  et ne pas savoir du tout ce que ça va donner.

Vous êtes très « productive », comment écrivez-vous, questions du temps que ça prend ? d’une discipline ? d’un flux ?

Je l’ai été pendant quelques mois, un peu moins ces derniers temps. On n’a pas toujours la disponibilité de temps ou d’esprit. J’écris vite, en fonction de ces particules qui arrivent, qui circulent. Je ne corrige pas, je ne reviens pas dessus, on peut dire que je ne travaille pas le texte. Je n’ai aucune discipline. Là on rejoint le côté magmatique que j’évoquais au début. Je crois que c’est un stade, cette écriture en flux.

Longtemps, de l’écriture à la publication ?

J’écris, je publie (sauf un ou deux textes, qui restent non publiés). Car si je ne publie pas, il est très possible que je renonce à le faire le lendemain. Quand c’est publié, je considère que ce n’est plus à moi, que c’est à celle ou celui qui le lira. Je crois que cette instantanéité est une alliée, sans quoi je ne poursuivrai pas le processus. Cela m’aide peut-être plus que je ne pense.

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Expérience, expérimenter ?

L’écriture agit comme un révélateur, on extrait de soi ce qu’on n’aurait pas pensé y trouver, ou seulement par bribes. Quand je dis que l’écriture est une « expérience de vie », j’entends par là qu’on s’engage véritablement dans un rapport à la sensation pour en fabriquer quelque chose. Parfois ça peut être éprouvant, à l’inverse ça peut être très amusant, suivant la forme et le propos, suivant l’humeur aussi. Là on retrouve la question de l’expérimentation, du choix – si tant est qu’il y en ait vraiment un – de telle forme plutôt qu’une autre… Mais comment les mots s’agrègent pour donner ce qu’ils donnent, pour le coup, c’est assez mystérieux.

Marcher ?

J’aime marcher, je veux dire marcher seule et dans la nature. Ou y courir. Etre en groupe dans la nature n’a pas d’intérêt pour moi. Marcher seule dans la nature, à l’inverse, c’est une respiration du corps et de l’esprit. La mer et la forêt m’occupent beaucoup, physiquement et mentalement, donc on le retrouve dans ce que j’écris. Je crois qu’il y a une connexion entre la marche et l’écriture,  mais pas comme on pourrait le penser : ce n’est pas en marchant que je trouve un mot, ou qu’une phrase me vient. Ce n’est pas une chasse aux papillons. Je marche, c’est tout. C’est très sensitif. Et après, éventuellement, les mots viennent.

Lire ? Auteurs fétiches, qui ont compté, comptent pour vous ? Sur le web ? Hors le web ?

Je me suis mise à lire sur le tard, et quand on cherche à rattraper le temps perdu, on part dans beaucoup de directions à la fois, pas toujours cohérentes. Je finis rarement un livre. On ne peut pas dire que j’aie une culture livresque, encore moins littéraire. Ce qui me semble être une faiblesse voire une faille coupable pour pouvoir écrire. Je me suis toujours dit qu’écrire ne pouvait se concevoir qu’après avoir énormément lu, pour moi c’était un préalable absolu. Finalement j’expérimente l’écriture sans avoir beaucoup lu, et, en faisant les choses à l’envers, je vois que ça me donne envie de lire tout ce que je n’ai pas lu.

J’en parlais au début et j’y reviens : la découverte inopinée du blog Œuvres Ouvertes de L. Margantin a été déterminante pour moi à divers titres, et plus particulièrement, pour revenir à ce qui nous occupe, cette découverte a été déterminante pour le petit champ d’expérimentation que j’ai ouvert sur mon blog. Sans cette découverte, pas de blog. Sans blog, c’est certain, il n’y aurait pas eu d’écriture.

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Il y a très longtemps existait un petit pays où l’harmonie unissait la reine et ses sujets.

La reine était jeune et belle, elle était simple et douce. Elle était aimée de tous car elle possédait le secret des mots et le secret des plantes. Dans le petit royaume, personne n’était malade bien longtemps, car la reine savait guérir les corps et apaiser les âmes. C’était là son pouvoir, celui des plantes et celui des mots.

Mais une nuit, un grand fracas réveilla tous les habitants. Ils regardèrent par leur fenêtre, ils s’attroupèrent sur les places, ils entendirent alors protester :

 » C’est nous, le petit peuple de l’ombre, nous les invisibles qui travaillons cachés, nous qui travaillons nuit et jour dans la forge des mots, nous qui allons sans fin trouver les plantes sur les chemins. A la reine, nous apportons tout. Que croyez-vous ? La reine ne fait rien, la reine ne sait rien. Elle se désintéresse des mots, elle dédaigne les plantes, elle nous les vole seulement pour se faire aimer de vous. Elle vit de paresse et de boisson, et son sommeil est rempli de démons. Elle n’a même pas pour elle sa beauté. Car chaque nuit, nous les petites mains, nous lui fabriquons un masque de lumière qu’elle revêt au matin pour vous émerveiller. Mais cette nuit, c’en est fini ! La reine est déchue ! Réveillez-vous, braves gens, la vérité est nue ! »

Et le petit peuple de l’ombre, invisible aux yeux des habitants, entonna cette chanson :

Dans un petit pays

Il y avait une reine qui volait sa couronne

Elle ne savait rien des plantes ni des mots

Elle n’était en vérité ni belle ni bonne

Elle ne savait rien et usurpait le trône

Puis un jour elle tomba

Puis un jour elle tomba

Il y avait une reine qui volait sa couronne

Depuis ce jour on ne la revit pas

Une réflexion sur “Les concrétions numériques d’Aline Royer

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