Goya dans la rue des immeubles industriels

Web-Association des auteurs, dissémination de janvier : Serge Bonnery, grand lecteur de Claude Simon sur son site L’Epervier Inclassable, propose le thème « écriture et image ».

Mesdames Mesdemoiselles Messieurs, je vous invite à flâner dans la Rue des immeubles industriels en compagnie de @MargueriteGarel, et à vous arrêter pour regarder Goya.

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La femme à l’éventail

L’oreille est grasse et rose. Ce détail occupe notre attention hors de toute proportion à la manière du grincement périodique d’un mécanisme par ailleurs parfaitement rôdé. De fait, cette oeuvre de Goya est grinçante, non pas ouvertement à la manière des Caprices mais subtilement, pour qui sait voir.

Le visage est passé au blanc : même les lèvres paraissent décolorées. Mais cette oreille est si rose ! La chair est triste et pâle, presque grise, empaquetée dans la gaze et le satin. Mains et bras sont couverts par des mitaines longues et le corps disparaît sous la robe large. Cette jeune fille serait-elle réellement pudique et modeste ? Ou bien seulement à son corps défendant? Mais que nous dit donc cette oreille rougissante des pensées qui animent cet esprit juvénile ?

Que le modèle de Goya a été pris au piège du peintre :  l’orientation que celui-ci a donné à la lumière met en avant la poitrine pneumatique et rejette dans l’ombre la robe. La pose est raide, l’expression fermée, presque niaise, des effets de fondu rapprochent la surface grise de la robe du gris de l’arrière-plan – cette femme est littéralement effacée. Finalement, devant notre regard, elle est réduite  à une gorge voluptueuse et à une oreille troublante – la caricature n’est pas loin.

Par contraste avec la pause guindée du modèle, le style du peintre vieillissant est immensément libre. Que l’on considère, par exemple, sur les manches gigots les mouvements déliés du pinceau qui illuminent la pâte sous-jacente, rendant ainsi le chatoiement du satin. Ou bien que l’on observe la rapidité avec laquelle il expédie la représentation de la chaise – artefact peu utile à son propos.

Pour mémoire et comparaison : le portrait de la marquise de Solana :

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L’objet arrête le regard et embarrasse d’abord la réflexion. Une cocarde immense rose irisé aux larges coques soigneusement amidonnées semble en suspens au-dessus de la chevelure. L’étrangeté de l’ornement apparaît mieux lorsque l’on détaille le reste de la silhouette. Du corps on devine seulement qu’il est atrocement maigre tant il est enfermé dans un habit qui le dissimule, enserré sous un châle et corseté dans une crinoline noire. Même les mains nous sont invisibles, gantées de blanc. La coquetterie est réfrénée : elle se limite aux ruchés presque invisibles sur la jupe et à la bordure dentelée, à peine dorée sur la pointe du châle.
Goya a tourné le visage de son modèle comme s’il était en pleine lumière : nous voyons moins les lèvres décolorées, les joues rougies, l’exténuation. Seul le regard compte. Qui défie le nôtre : “Je ne veux pas mourir”.
Et pourtant cette jeune femme sait qu’elle ne va plus vivre longtemps. Goya aussi qui l’a placée dans un espace irréel, un bord du gouffre, fait de bleu assombri et de jaune grisé dans lequel elle paraît être l’unique source de lumière. “Je ne veux pas mourir”, nous dit le noeud rose extravagant, en une ultime tentative, maladroite autant que désespérée, pour se sentir vivante parmi les vivants.

Après avoir visité hier soir la Rue des immeubles industriels en long en large et en travers, les images qui me restent particulièrement en tête aujourd’hui sont le portrait de David et ceux de Goya, j’ai pensé que je pourrais peut-être reprendre ces textes et images, mais je l’avoue, pour moi c’est difficile de choisir, j’aime tous les articles que vous avez publiés. J’apprécie beaucoup la manière dont vous montrez aussi les volumes, souvent par montage de plusieurs photos, (dont je vois qu’elles sont parfois prises avec un Iphone) ? Economie de moyen vraiment efficace. Peut-être avez-vous vous-même une préférence, un texte, un article que vous souhaiteriez que je diffuse ?

@MargueriteGarel : 

Le Goya est un tableau qui me bouleverse – donc pourquoi pas?  Je n’ai jamais rien appris en histoire de l’art, alors oui, je passe des heures à contempler la seule chose qui soit à ma portée: la matière des oeuvre, les volumes, les couleurs et leurs agencements. De nombreuses photos sont prises avec un I-phone car j’avais cédé à la mode et j’avais fait une dépense déraisonnable pour avoir le même joujou que mes confrères… Quoi qu’il en soit, je suis heureuse de vous avoir transmis un peu du bonheur que j’éprouve à voir ces oeuvres.

Vous ne vous contentez pas de passer des heures à contempler, vous écrivez, et vos textes sont remarquables : en vous lisant, il me semble pourtant (mais je n’y connais rien) que vous avez beaucoup appris de l’histoire de l’art (ekphrasis ?), et que cette pratique s’avère vraiment féconde, y compris lorsqu’il s’agit d’écrire un texte au sujet d’un autre texte (par ex votre commentaire du journal de Kafka) ; aussi pour écrire vos « récits » ?

Revient souvent le thème du regard, personnages qui regardent / ne regardent pas le spectateur, voient ce que le spectateur ne voit pas ?

@MargueriteGarel :

Votre observation sur le regard est extrêmement juste mais c’est une structure de perception et de discours que je ne mettais pas consciemment en oeuvre. Il n’y a que deux règles que je m’impose : je m’interdis les considérations historiques encyclopédiques et je me refuse à plaquer sur les oeuvres des considérations psychologiques à moins qu’elles ne soient étayées par un système de formes et de couleurs mais, encore une fois, rien de formalisé.

Quant à Kafka, je dirais, mais peut-être ai-je tort, que c’est autre chose. Quand j’étais étudiante, j’ai lu Erving Goffman sur la mise en scène de soi dans les interactions sociales, Stigmate, ouvrage ardu qui m’avait vivement impressionnée alors, même si j’en ai presque tout oublié aujourd’hui.

Images & mots glanés dans la rue des immeubles industriels

Rue des immeubles industriels

hippopotame tourne le dos le roi sans tête vous attend

poisson barbu lion céramique

Eros tendu doigt vers le ciel

grosse graine ovale les seins fusent les fesses

se pommellent

deux yeux l’ange vicieux nous fait signe

sent votre présence mais ne veut pas vous voir

chacun des cils lumière très dure draps noirs lueur de cendre verte

se cache barbouillage véhément le carmin vire au pourpre

fixer le vide la bretelle du corsage va glisser pas un regard

art books shouldn’t be read they talk too much

art books shouldn’t be read they talk too much about History

art books shouldn’t be read they talk too much about psychology

aveugle la face humaine s’y décompose

fixer ce que nous ne voyons pas

perdre la tête fin ruban pourpre carapace sociale

ne regardent pas l’usure du temps ne regardent pas

un front raidi le vert anis se frotte

au rose vif

jeu ambigu

que reste-t-il

Merci infiniment @MargueriteGarel 

 

Une réflexion sur “Goya dans la rue des immeubles industriels

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