Godard et Potiron

« Les vrais changements, c’est quand les formes changent. » Jean-Luc Godard, Introduction à la véritable histoire du cinéma

« Il faut des formes nouvelles, il les faut sinon mieux vaut que rien n’existe. » Tchekhov, La Mouette

Mesdames Mesdemoiselles Messieurs,

Pour cette dissémination de novembre sur le thème du cinéma, je vous invite au théâtre. Au théâtre, et au cinéma. Au théâtre avec le metteur en scène Jean-Michel Potiron, créateur d’Un Petit Godard, une pièce dont le livret, en ligne sur le site de la compagnie Théâtre à Tout Prix, est intégralement constitué d’un montage de textes de Jean-Luc Godard.

Au cinéma, avec des films de William Kennedy Laurie Dickson.

« Jamais sur aucune scène terrestre, n’a été rassemblée une foule d’acteurs aussi incongrue, depuis les temps où les dieux, les animaux et les hommes vivaient ensemble dans l’intimité ; (…). Etalons fougueux, terriers et rats, chiens savants qui font des sauts périlleux et décrivent des danses serpentines, lions et singes dressés figurent parmi les étoiles de cette troupe singulière. Une fois même, le plateau fut occupé par une cage en fil de fer, arène improvisée pour un conflit d’escargots. » W. G. L. Dickson, cité par Philippe-Alain Michaud, Aby Warburg et l’Image en Mouvement, Editions Macula, 2012, p. 62

Merci Jean-Michel Potiron de m’avoir autorisé à disséminer le texte du Petit Godard, et d’avoir répondu à mes questions sur ta pratique du montage.

Un Petit Godard

Les idées sur l’art de Jean-Luc Godard

Montage réalisé par Jean-Michel Potiron

Un projet Théâtre à tout Prix, Besançon Le festival de caves de Besançon

« J’ai toujours pensé que je faisais de la philosophie, que le cinéma est fait pour faire de la philosophie, une philosophie plus intéressante que ce qu’on appelle ainsi à l’école et dans les livres puisqu’on n’a pas besoin de penser, on est pensé. Le problème, c’est qu’on a tellement privilégié le spectacle que c’est la pensée du spectacle qui s’est imposée et plus la pensée de la pensée.  » Entretien avec Godard, Cultivons notre jardin, dans Le Cinéma selon Godard, sous la direction de Guy Hennebelle.

« Au cinéma, nous ne pensons pas, nous sommes pensés. » Works Of Calder et l’histoire d’Agnès, Les années Cahiers, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Il y a deux grandes classes de cinéastes. Du côté d’Eisenstein et d’Hitchcock, il y a ceux qui écrivent leur film de la façon la plus complète possible. Ils savent ce qu’ils veulent, ils ont tout dans leur tête, ils mettent tout sur le papier. Le tournage n’est qu’une application pratique. Il faut construire quelque chose qui ressemble le plus possible à ce qui a été imaginé. Resnais est de ceux-là, et Demy. Les autres, du côté de Rouch, ne savent pas très bien ce qu’ils vont faire et ils cherchent. Le film est cette recherche. Ils savent qu’ils vont arriver quelque part, et ils ont des moyens pour cela, mais où exactement ? Les premiers font des films cercles, les autres, des films lignes droites. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« J’aime bien être surpris. Si l’on sait d’avance tout ce qu’on va faire, ce n’est pas la peine de le faire. Si un spectacle est tout écrit, à quoi sert de le filmer ? A quoi sert le cinéma, s’il vient après la littérature ? » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« J’ai passé, moi, quinze, vingt ans de cinéma à essayer et à me rendre compte que c’est ça que j’essayais, à me défaire de la littérature et de la phrase parlée, ou du sens – au sens où on l’emploie habituellement – pour tout exprimer. J’ai mis vingt ans de cinéma à acquérir un peu une notion de ce que c’est que le cinéma parlant, à retrouver le cinéma muet… Pour regarder comment on parlait dans les films muets, comment les différents cinéastes se servaient du langage. Si je regarde mon propre chemin, j’ai l’impression que j’essaie de repasser par le muet mais pour arriver à trouver mon parlant à moi. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Tout comme le metteur en scène de Naissance d’une nation donnait à chaque plan l’impression d’inventer le cinéma, chaque plan de L’Homme de l’Ouest donne l’impression qu’Anthony Mann réinvente le western comme disons, le crayon de Matisse le trait de Piero della Franscesca. Et d’ailleurs, c’est mieux qu’une impression. Il le réinvente. Je dis bien réinventer, autrement dit : montrer en même temps que démontrer, innover en même temps que copier, critiquer en même temps que créer ; bref, L’Homme de l’Ouest est un cours en même temps qu’un discours, ou la beauté des paysages en même temps que l’explication de cette beauté, le mystère des armes à feu en même temps que le secret de ce mystère, l’art en même temps que la théorie de l’art ; de sorte qu’en fin de compte il se trouve tout bonnement que L’Homme de l’Ouest est une admirable leçon de cinéma, et de cinéma moderne. » Super Mann, Les années Cahiers, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Nous faisons des films mais plus de cinéma. » Entretien avec Godard, Cultivons notre jardin, dans Le Cinéma selon Godard, sous la direction de Guy Hennebelle.

« C’est pas la peine de mépriser Coppola pour travailler comme lui finalement. » Entretien avec Godard, Cultivons notre jardin, dans Le Cinéma selon Godard, sous la direction de Guy Hennebelle.

« Ce que j’aime bien dans Picasso, ce sont les mélanges de formes et qui racontent une histoire. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je n’écris pas mes scénarios, j’improvise au fur et à mesure du tournage. Or, cette improvisation ne peut être que le fruit d’un travail intérieur préalable et qui suppose une concentration. En fait, je ne fais pas seulement du cinéma quand je tourne, je fais mes films quand je rêve, quand je lis… » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« C’est en tournant que l’on découvre les choses qu’il faut tourner. » Les années Mao, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Je reste des éternités sur un plan fixe jusqu’au moment où il ne se passe tellement plus rien qu’il faut changer de plan, alors on en fait un autre. » Les années Quatre-vingt, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Je n’ai pas le sentiment de faire une différence entre la vie et la création. Pour moi, diriger une actrice et parler avec sa femme, c’est pareil… » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Je n’ai jamais vu de différence entre parler d’un film ou en faire un ; ce qui fait que je n’ai pas hésité dans les films à en parler aussi ou à parler d’autre chose. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« J’aimerais faire un film immense sur la France. Il y aurait tout. Il durerait deux ou trois jours. Le film serait en épisodes, et chaque épisode serait projeté une semaine ou deux. Si on loue un cinéma pendant un an, c’est faisable. Tout est possible. Tout montrer a toujours été la tentation des romanciers dans leurs gros romans. Je montrerais des gens qui vont au cinéma, et on verrait le film qu’ils voient. Trois jours après, au théâtre, on verrait la pièce qu’ils voient. On verrait un intellectuel chargé d’interviewer des gens, et on verrait les interviews. On pourrait interroger tout le monde, de Sartre au ministre de la Guerre, en passant par les paysans du Cantal ou les ouvriers. On y verrait aussi du sport : courses, athlétisme, etc. il faudrait s’organiser sur le principe ; ensuite, aller dans toutes les directions. Le tournage durerait trois ou quatre ans. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Si j’ai commencé par tourner des histoires bourgeoises, c’est parce que je viens de la bourgeoisie. Si j’étais issu d’un milieu paysan, j’aurais probablement tourné différemment. Mais ça m’est difficile de faire autrement. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« N’étant pas couturier, il m’est impossible de faire un film en costumes. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Dans la peinture, on dit que Brueghel a fait certaines œuvres documentaires quand il peignait des petites gens, et Velázquez, lui, est un artiste de fiction puisqu’il peint les rois et les princesses ; on ne faisait pas de différences comme ça. Dans le cinéma je ne sais pas comment ça s’est fait… on a l’impression qu’on sait ce que ça veut dire documentaire et fiction. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« J’ai toujours eu le goût de l’a-plat, de la peinture mais à plat. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Faire un film d’actualités, c’est dépouiller la réalité de ses apparences en lui redonnant l’aspect brut où elle se suffit à elle-même ; en cherchant en même temps l’instant où elle prendra fin. Filmer n’est donc rien d’autre que saisir un événement en tant que signe, et le saisir à une seconde précise, celle où tout doucement, brutalement, sournoisement, logiquement, la signification naît librement du signe qui la conditionne et la prédestine. Le seul problème n’est pas seulement de l’honnêteté, il est aussi celui de l’intelligence. Prenons l’exemple des camps de concentration. Le seul vrai film à faire sur eux, ce serait de filmer un camp du point de vue des tortionnaires, avec leurs problèmes quotidiens. Comment faire entrer un corps humain de deux mètres dans un cercueil de cinquante centimètres ? Comment évacuer dix tonnes de bras et de jambes dans un wagon de trois tonnes ? Comment brûler cent femmes avec de l’essence pour dix ? Il faudrait aussi montrer les dactylos inventoriant tout sur leurs machines à écrire. Ce qui serait insupportable ne serait pas l’horreur qui se dégagerait de telles scènes, mais bien au contraire leur aspect parfaitement normal et humain. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« La création artistique n’est pas de peindre son âme dans les choses, elle est de peindre l’âme des choses. » Qu’est-ce que le cinéma ?, Les années Cahiers, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Velázquez, à la fin de sa vie, ne peignait plus les choses définies, il peignait ce qu’il y avait entre les choses définies. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Les enfants quand ils naissent ou les vieux quand ils meurent, ils ne parlent pas, ils voient les choses. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Pour moi, décrire la vie moderne, ce n’est pas décrire, comme certains journaux, les gadgets ou la progression des affaires, c’est observer les mutations. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Moi, je dis que le cinéma a un rôle, c’est de voir comment on voit. » Les années Quatre-vingt, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Je trouve que le cinéma est extrêmement intéressant parce ça permet d’imprimer une expression et puis en même temps d’exprimer une impression ; il y a les deux. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Ce que j’aime bien, c’est faire les bandes annonces, mais ce qu’il y a d’ennuyeux, c’est qu’elles doivent durer cinq minutes. Ce sont des petits films, on dit : ‘‘bientôt dans ce cinéma…’’ ; pour moi c’est presque le film parfait, j’aimerais mieux faire cela plutôt que de faire des films ; mes bandes annonces dureraient 4 ou 5 heures, c’est plus long que le film parce que je m’étendrais en long et en large sur le film que vous allez voir. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« J’ai un fort sentiment que l’image permet de moins parler et de mieux dire. » Archéologie du cinéma et mémoire du siècle, Jean-Luc Godard et Youssef Ishaghpour.

« J’ai un projet de film qui s’appelle La prise du pouvoir par le peuple, qui s’appellerait plutôt Pouvoir (la prise du) (par). Première partie, la prise du pouvoir par les socialistes ; deuxième partie, les socialistes sont renversés par les femmes, les femmes sont renversées par les enfants et les enfants sont renversés par les animaux. Quatre parties. » Les années vidéo, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Il faut le souligner et insister sur la prédominance du marché, de la production industrielle et, en relation avec celle-ci, de l’apparition des masses anonymes des grandes villes. En affirmant son autonomie et son absolue liberté, en ne considérant comme proprement artistique que le traitement du matériau et la forme de l’expression, l’art moderne s’est constitué par sa résistance au marché, aux moyens de reproduction technique et, par voie de conséquence, au public. Pour cela, il a dû prendre ses distances à l’égard de tout ce qui est immédiatement consommable et communicable, que ce soit dans l’ordre de l’image, de la fiction ou de l’émotion, en laissant tout cela, y compris l’idée ancienne de l’esthétique et de la beauté, au domaine du kitsch, qui a fait son apparition en même temps que l’art moderne, comme le principe de la production industrielle d’une nouvelle marchandise : les biens culturels à l’usage des masses » J-L G cinéaste de la vie moderne, Archéologie du cinéma et mémoire du siècle, Youssef Ishaghpour.

« Il n’y a jamais eu de film révolutionnaire dans le Système. Il ne peut y en avoir. Il faut s’installer en marge, en essayant de profiter des contradictions du Système pour survivre hors du système en essayant de le radicaliser s’il est réformiste. » Les années Mao, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Le slogan Liberté d’expression, pour moi, c’est un slogan fasciste. J’aimerais mieux à la rigueur qu’on dise expression de la liberté. Mais on n’exprime pas facilement la liberté. » Jean-Luc Godard, Télérama.

« On ne va pas au cinéma pour travailler. La notion de travail n’est plus intéressante. Les gens font du travail con, aussi ils n’ont pas envie de travailler. Et on préfère un plaisir con à un travail con. D’où l’exploitation du plaisir qui est tout aussi intense que celle du travail. » Les années vidéo, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Vivre dangereusement jusqu’au bout. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« L’art, c’est ce qui vous permet de vous retourner en arrière et de voir Sodome et Gomorrhe sans en mourir. » Jean-Luc Godard, Art Press, spécial Godard.

« Il ne s’agit pas tellement de faire un film plutôt qu’un autre, mais de faire les films possibles là où on est. » Les années vidéo, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Il faut commencer par regarder autour de soi. Et l’on commence par voir des éléments de la société, des femmes, des hommes, des enfants, du travail, de la cuisine, des vieux, de la solitude, tout ça à des cadences quotidiennes. » Les années vidéo, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« [J’ai une règle qui m’est restée] : faire ce qu’on peut et ne pas faire ce qu’on veut ; faire ce qu’on veut à partir de ce qu’on peut ; faire ce qu’on veut de ce qu’on a et pas du tout rêver l’impossible. On fait ce qu’on peut, on ne fait pas ce qu’on veut. Par contre, on essaie de faire ce qu’on ce qu’on veut du pouvoir qu’on a. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Aujourd’hui, je comprends que je suis près du public ; c’est-à-dire je fais partie de lui. Mais le public ne m’accepte pas parce que je fais aussi des films alors que le public n’en fait pas. Et c’est pour ça qu’il sent que mes films ont peu de succès auprès du grand public, sauf auprès d’un public de créateurs, de romanciers, d’étudiants… Mais le public normal ne m’accepte pas, car il sent tout de suite et très bien que moi je fais partie de lui, alors que Travolta ne fait plus partie de lui. Mais c’est ça qu’il demande à Travolta et c’est ça qu’il n’accepte pas de moi, et que moi, je laisse voir. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je dois représenter quelqu’un qui n’a pas abandonné l’idée… je ne sais pas comment dire… de gagner sa vie, honnêtement ou d’une manière intéressante, faisant non pas ce qu’il a envie mais ce qu’il peut faire en essayant de mettre son envie dans ce qu’il peut faire. Je cherche d’autres gens qui font pareil, que ce soit dans une grève, où je suis toujours encouragé quand je vois des grèves qui réussissent ou dans certains pays où certaines parties de la population renversent une autre partie ; je me sens toujours encouragé, je me dis : tiens, c’est d’autres Godard, ou bien : moi, je suis un autre Chilien, ou bien : moi, je suis un autre Tchécoslovaque, ou bien : moi, je suis un autre ouvrier chez Lip à l’endroit où je suis ; effectivement, je me pense plutôt comme ça. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Moi, ce qui me rend nerveux, c’est que je me sens gêné d’être au milieu de gens qui ne sont pas concernés par ce qu’on fait. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Antonin Artaud /…/ disait : ‘‘Moi j’écris pour des analphabètes.’’ » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Quand je vois ma fille supporter des heures et des heures de publicité ou de séries américaines, ça me fait quelque chose ; je me dis : ‘‘Mais ça ne sert absolument à rien…’’ Je ne peux pas lui en vouloir, et à la fois je lui en veux… Mais à des moments ça me fait chier de lui acheter à bouffer ! » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Penser à un public… pour les trois quarts des gens, c’est une vaste escroquerie. Ils disent ‘‘il faut respecter le public’’, ‘‘il faut penser au public’’, ‘‘il faut penser que tel film ennuiera le public’’… Il faut penser surtout que si tel film ennuie le public, eh bien, il n’ira pas le voir et la personne qui dit ça, si elle met de l’argent dans le film, elle le perdra. Donc il ferait mieux de dire : ‘‘Il faut que j’essaie d’attirer le maximum de public pour que je gagne un maximum d’argent’’… Ce qui est quelque chose de tout à fait bien mais il n’y a qu’à le dire. Il n’y a pas à dire : ‘‘Faut pas ennuyer le public…’’, ‘‘Faut pas…’’ A ce moment-là ça ne veut rien dire. Moi, pendant longtemps justement, ma première réaction consistait à partir plutôt de la vérité où j’étais et à dire : ‘‘Mais le public, on en parle sans arrêt, mais je ne le connais pas, je ne le vois jamais, je ne sais pas qui c’est’’… Et ce qui m’a fait penser au public, c’est les gros échecs, les échecs énormes comme par exemple Les Carabiniers où en quinze jours il n’y a eu que dix-huit spectateurs ! Alors à ce moment-là, quand il y a dix-huit spectateurs… Dix-huit, on sait compter. Alors là je me suis dit : ‘‘Mais qui diable étaient-ils ? ça j’aimerais bien le savoir ! Ces dix-huit personnes qui sont venues voir, j’aimerais bien les voir, qu’on me montre leur photo…’’ Là, c’est la première fois où j’ai vraiment pensé au public. Mais je ne pouvais penser au public. Je ne pense pas que Spielberg puisse penser au public. Comment peut-on penser à douze millions de spectateurs ? Son producteur peut penser à douze millions de dollars mais penser à douze millions de spectateurs… c’est absolument impossible ! » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« L’invention du gros plan, très vite, a été liée à l’apparition de la vedette, et d’une certaine manière de voir la vedette, et la vedette a un sens, et la dictature de la vedette a un lien avec la dictature politique pure et simple, ou des rapports de type dictatoriaux. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Quels sont ces gens qui ont un grand public quand même ? Ce sont les dictateurs, avec les grands films et la télévision. La télévision fonctionne comme les dictateurs : elle a tant de public un seul jour en une heure. Elle peut montrer à des moments, la reine d’Angleterre ou les matches de football en Argentine, et il va y avoir, je ne sais pas, un milliard et demi de personnes pendant une heure et demie qui vont voir la même chose. Quel dictateur n’a pas rêvé de ce public ? Et quel public du reste n’a pas voté pour un dictateur qui lui enverra le match de football qu’il veut au moment donné ? » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« La télévision, c’est l’Etat, l’Etat, c’est des fonctionnaires et les fonctionnaires… c’est le contraire de la télévision. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Qu’est-ce qu’il y a en moi qui devrait intéresser quatre millions de personnes ? J’ai mis longtemps à pouvoir le dire comme ça et, je pense qu’en France, ce que je peux dire peut intéresser peut-être cent à deux cent mille personnes. Comment ? Je ne sais pas. Qu’est-ce qui fait que ce que je fais devrait intéresser quelqu’un ? » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Les vrais complices des distributeurs, c’est quand même l’ensemble des spectateurs, c’est-à-dire l’ensemble de la société dans laquelle on vit qui fait qu’à un moment on délègue… effectivement, les gens savent vivre leur vie et ils vivent des histoires toutes plus ou moins extraordinaires ; ceux qui se fatiguent dans une usine vivent des fatigues absolument incroyables, mais ils délèguent… ils n’ont pas imaginé… Il y a des gens plus malins qu’eux qui sont arrivés à faire circuler l’imagination des gens, certains assez honnêtes…, mais c’est ça aussi… » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Le cinéma moins intéressant c’est celui qui est complètement tourné vers le spectateur, les films à grand succès, ce sont des films qui sont complètement vers le spectateur, où il n’y a à la fois rien sur l’écran, mais rien derrière la caméra si vous voulez. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Ma seule intention, ce n’est pas de dire quelque chose, ma seule intention, c’est d’arriver à pouvoir faire qu’on se dise quelque chose. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Aujourd’hui, deux metteurs en scène ne peuvent plus se parler. Je crois que la force de la Nouvelle Vague à l’époque, comme la force des quelques cinéastes américains à un échelon bien supérieur aujourd’hui, c’est que ce sont des gens qui se sont connus, qui se sont parlés de cinéma. Mais maintenant, les gens de cinéma ne se parlent pas entre eux, et surtout pas de ce qu’ils font. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Le rêve serait de travailler comme Pagnol ou Chaplin, c’est-à-dire d’avoir son propre studio, c’est pour cela que les films de Chaplin ont eu beaucoup de succès – en dehors de son talent – c’est qu’il faisait un film tous les 6 ou 7 ans et qu’il avait le temps de le faire, ce qui est un temps à peu près normal pour un film. Le temps de recommencer, le temps de faire une grande scène, si on fait une grande scène, de se tromper, de rechercher et de trouver et avec beaucoup de gens, pas forcément avec un peu ; moi j’étais toujours un peu obligé – pour continuer à survivre – d’accepter de travailler juste dans mon coin de garage, d’atelier ; alors on fait des films avec moins de chose. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« L’important n’est pas de vouloir à tout prix découvrir quelqu’un [un jeune talent]. Le côté snob du jeu de la découverte, il faut le laisser à ‘‘l’Express.’’ L’important est de savoir discerner qui a du génie et qui n’en a pas, d’essayer, si on peut, de définir le génie ou de l’expliquer. Il n’y en a pas beaucoup qui essaient. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Tout mon effort depuis dix ans consiste à n’avoir plus de nom ; d’avoir un autre nom que le mien, parce que les gens [ceux qui se servent de mon nom], s’abritent derrière soit pour, soit contre. Et c’est le nom qui est important comme sur votre passeport. J’ai eu une discussion d’au moins 40 minutes avec l’officier de l’immigration parce que simplement il me demandait mon passeport – bon, j’ai un passeport suisse – et il disait : est-ce que vous êtes Suisse ? Et sur le passeport, il est marqué : ‘‘Le titulaire de ce passeport est citoyen suisse’’ ; et il me disait : est-ce que vous êtes Suisse ? Et je lui disais : donnez-moi mon passeport, et je lui lisais : ‘‘le titulaire de ce passeport est citoyen suisse’’ et puis il redemandait : mais répondez à ma question, est-ce que vous êtes Suisse ? Alors, je lui redemandais : donnez-moi mon passeport, et ça le rendait fou et moi ça m’amusait pendant un moment de faire ça ; je trouvais absolument incroyable que ce soit ce mec-là qui me fasse à moi, touriste, des cours de sémantique. » » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je fais un cinéma déplacé ; effectivement, je m’intéresse plutôt aux marginaux et je me sens plus près des gens déplacés, qu’ils soient arabes déplacés par les juifs, ou alors juifs déplacés par les Allemands, au contraire : malades déplacés par les docteurs, fous déplacés…, enfin des choses comme ça, un cinéma déplacé ; et à cause de ça, il n’est souvent pas à sa place là où il est vu. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Ce que les gens n’ont pas dû aimer [dans Le petit soldat], c’est la discontinuité, les changements de rythme ou les ruptures de ton. » Les années Karina, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard.

« Notre rêve a toujours été de tourner à Hollywood et puis quand on a vu ce que c’était Hollywood… » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« [Au Canada, aux Etats-Unis, dans les Universités], il y a beaucoup de cours de cinéma, ce qui est vraiment la preuve que la culture y est beaucoup plus développée [qu’ailleurs]. Et je crois qu’il y a même des cours de scénarios. Et ça, moi j’aimerais bien en parler. Mais je n’ai jamais réussi encore à coincer un prof qui soit professeur de scénarios. Car je serais effectivement très curieux et même angoissé de savoir en quoi consiste un cours de scénarios ; car je me dis : ‘‘Là, on doit vraiment pouvoir mettre la main au collet du serpent’’. Je comprends qu’en Chine ou en Russie, il y ait des cours de scénarios. D’après leur système politique, ça se comprend. Mais théoriquement, dans le régime de la libre entreprise, comment est-ce qu’il peut y avoir des cours de scénarios ? » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Il y a quelque chose qui m’intrigue : que moi, on me dise que je ne raconte pas d’histoire, et il n’y a pas d’histoire, il y a tout autre chose, alors que quand on voit un film de Clint Eastwood, on dit : ‘‘Ah ! Il y a une histoire’’. Il y a un coin qui est la Californie, et c’est comme par hasard le coin où le cinéma s’est développé… Et quand on va en Californie effectivement, on a un sentiment très fort d’être dans un endroit qui n’a aucun poids historique mais qui est bourrée de centaines de petites histoires… La force des Américains, c’est qu’ils racontent des histoires tout le temps, mais qu’ils n’ont aucun sens historique. C’est peut-être ça leur puissance. On a un peu le sentiment de gens qui inventent sans arrêt des histoires et qui à cause de ça, peuvent les imposer au reste du monde, mais alors qu’ils n’ont pas du tout le sentiment de ce qu’on appelle l’histoire. Je pense qu’il y a quelque chose de mauvais là-dedans puisque en même temps ça l’air très clair et quand on sort du cinéma on n’est pas plus avancé pour autant. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je pense que L’Age d’or [de Buñuel-Dali] ne serait pas classé aujourd’hui par les critiques de cinéma comme film politique alors que c’est probablement le seul film de cinéma qui ait fait un peu scandale, qui encore aujourd’hui possède, je dois le dire, une grande force, c’est-à-dire, on sent qu’il y a quelque chose qui change, et que ça gêne. L’Age d’or, je crois que c’est intéressant parce que c’est un changement… C’est un film qui parle des formes. Je pense que ce qu’il y a de plus difficile à changer, ce n’est pas le fond, c’est la forme. Enfin… pour prendre l’opposition classique ou pour s’entendre sur les mots, la forme c’est ce qu’il y a de plus difficile à changer : changer un homme, changer la forme, ça prend des millénaires. A des moments, ce qu’il y a d’intéressant, je trouve, c’est que L’Age d’or peut être classé comme film politique car il s’adresse effectivement à des changements de détails, des changements de formes dont on voit qu’ils sont les plus puissants, qui sont simplement les relations sociales ou la bonne conduite, la manière de se conduire ; on voit effectivement que les diplômes ou l’habillement, c’est quelque chose d’extrêmement puissant, et que si vous vous habilliez mal, et bien vous n’êtes pas reçu dans certains endroits : les formes, la manière dont un chef de gouvernement peut être accueilli dans un aéroport, ou la manière dont un bébé peut être baptisé. Les gens tiennent absolument à un certain nombre de formes. Et les vrais changements, c’est quand ces formes changent, et les vrais non-changements, c’est quand il y a des mots qui changent, quand on dit socialiste au lieu de capitaliste. Qu’est ce qui a vraiment changé ? C’est ça qui est intéressant. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Ma seule intention, c’est de filmer d’une certaine manière, ce n’est pas de filmer d’une certaine manière pour… » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

« Je crois que tous les films que j’ai faits sont des films critiques… plus ou moins réussis. C’est à cause de ça qu’on ne peut plus facilement les voir /…/ à cause du fait que [ce sont des films critiques]. Un film critique… ce que j’entends… c’est comme la justice, c’est une critique… C’est un film qui peut montrer des éléments de quelque chose et qui peut aider à porter un regard dit critique. Il y a plusieurs sens : critique, c’est aussi le point critique, le point de changement, le point d’ébullition de l’eau… ou un moment dans la situation dramatique aussi… Le mot ‘‘critique’’ c’est ça : une situation critique… : on va tomber de son vélo ou la guerre va commencer ou votre femme va vous quitter… Moi, j’ai toujours essayé de filmer le plus possible des moments critiques. C’est dans ce sens-là que j’estime que ce sont des films critiques. » Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard.

Tirées de ses œuvres complètes et entretiens, notamment :

Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Jean-Luc Godard ; Introduction à la véritable histoire du cinéma, Jean-Luc Godard ; 2 ou 3 choses que je sais d’elle, Jean-Luc Godard ; Entretien avec Godard, Cultivons notre jardin, dans Le Cinéma selon Godard, sous la direction de Guy Hennebelle ; Archéologie du cinéma et mémoire du siècle, J-L G cinéaste de la vie moderne, Jean-Luc Godard et Youssef Ishaghpour ; Jean-Luc Godard, Art Press, spécial Godard.

Textes établis par Jean-Michel Potiron, le 20 janvier 2008

Questions à Jean-Michel Potiron

« Le montage, […] c’est ce qui fait voir […] L’histoire du cinéma sur laquelle je travaille sera plutôt celle de la découverte d’un continent inconnu, et ce continent c’est le montage.. » dit Godard ; et Tréplev dans la Mouette de Tchekhov « Il faut des formes nouvelles, il les faut sinon mieux vaut que rien n’existe. » Sur ta pratique du montage (ou « collage », d’après ce que je lis de Protesto), comment la qualifierais-tu ? Une forme d’écriture ? Comment en es-tu arrivé là ?

 Je ne suis pas un écrivain, mais j’ai certainement en moi des velléités d »écriture. Je pressens que j’ai des choses à dire, mais je ne sais pas les formuler moi-même, je ne produis pas cet effort d’écrivain. Néanmoins, les choses que j’ai à dire ou que je pressens que j’ai à dire, j’ai une envie inextinguible de les dire. Ces choses que j’ai à dire ou que je pressens, je ne les trouve pas toujours ou sinon de façon parcellaire dans le théâtre. Aussi, je suis obligé d’aller les chercher en dehors du théâtre. Souvent je considère qu’au sein de l’écriture du théâtre actuel, « on ne pense pas assez ». C’est une certaine forme de déception de l’écriture théâtrale contemporaine qui me conduit souvent à faire des montages. Qu’ai-je envie de dire aujourd’hui ? De quoi ai-je envie de parler ? Voilà ce que je me demande ou que je découvre quand je lis tel ou tel livre qui n’est pas nécessairement du théâtre : pensée, théorie, philosophie, critique…

Comment procèdes-tu ?

Je fais des relevés de lectures depuis des années, je les stocke sur mon ordinateur. Quand je fais un montage de textes, un relevé de notes, etc. souvent je relève ce que je pense moi-même ou bien ce que je ne serais pas parvenu à formuler aussi bien ou encore ce que je n’aurais pas conçu moi même mais qui me paraît pourtant lumineux et qui devient ma propre pensée. Souvent, c’est l’instinct qui m’amène à procéder au montage du texte de telle façon plutôt que de telle autre. Je procède comme avec des couleurs, j’organise le nuancier selon un ordre un peu « mystérieux ». Dans le montage, les phrases, les parties se contaminent (pour des questions de sens souvent) les unes les autres : c’est ici sans doute qu’intervient ma petite part d’écriture.

Tous ces montages ont-ils modifié ta pratique de la mise en scène ?

On ne met pas en scène pas un texte d’idées comme un théâtre narratif. Avec un montage de textes, il y a tout à faire, tout à inventer. Il faut tenter d’imaginer une situation. Entre le texte théâtral narratif et le théâtre d’idées ou le montage de textes, il y a tout de même un point commun : l’on doit se demander : Pourquoi met-on en scène telle ou telle pièce, tel ou tel texte, pourquoi veut-on dire telle ou telle chose ? La mise en scène découle toujours (doit toujours découler ) de la réponse à cette question. Au coeur de la mise en scène, il y a le sens et la nécessité.

Note

Jean-Michel Potiron dissémine son questionnement (pince-sans-rire) sur l’art et la culture en jouant ses montages dans des caves, dans des granges, dans des ateliers, chez l’habitant. Au générique de ses dernières mises en scène et créations : Guy Debord, Pasolini, Thomas Bernhard, Gherasim Luca …

Jean-Luc Godard en 2010, à propos d’internet et du droit d’auteur :

« Je suis contre Hadopi, bien sûr. Il n’y a pas de propriété intellectuelle. Je suis contre l’héritage, par exemple. Que les enfants d’un artiste puissent bénéficier des droits de l’œuvre de leurs parents, pourquoi pas jusqu’à leur majorité… Mais après, je ne trouve pas ça évident que les enfants de Ravel touchent des droits sur le Boléro…Le droit d’auteur ? Un auteur n’a que des devoirs. » (source : Les Inrocks)

2 réflexions sur “Godard et Potiron

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