Guerre & Guerre, Laszlo Krasznahorkai

Guerre & Guerre, de Laszlo Krasznahorkai, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, aux éditions Cambourakis, Guerre et Guerre, c’est le genre de livre dans lequel on se sent si bien qu’on voudrait en ralentir le plus possible la lecture, en retarder le plus possible l’achèvement, y rester pour toujours, s’y dissoudre, s’y perdre comme dans un labyrinthe, livre pourtant qu’on lit d’une traite jusqu’à la dernière page, j’en suis à la page 194 il y en a 280, c’est l’histoire d’un type qui s’appelle Korim, un archiviste, il a trouvé un manuscrit sensationnel, manuscrit qu’il décide de confier à l’éternité en le disséminant sur internet, pour cela il s’enfuit à New-York (le livre a été écrit en 1997) où il raconte, jour après jour, à sa co-locataire portoricaine,  pendant qu’elle fait la cuisine, l’avancement de son travail de transcription, elle lui tourne le dos, plantée devant sa gazinière, et lui il raconte, il raconte les tribulations de quatre hommes, les mystérieux protagonistes du manuscrit, dont l’occupation principale consiste, est-il nécessaire de le préciser, à parler, or à la page 194, Korim évoque aussi, pour la première fois,  le style et le sens du manuscrit :

 » 8. Ces deux chapitres, dit Korim, avec l’émergence progressive du personnage de Kasser et l’usage démesuré et abusif du procédé de répétition, et d’approfondissement, ces quatrième et cinquième parties, donc, auraient dû, dès la première lecture, l’éclairer sur les réelles intentions de l’auteur, et donc, sur le véritable sens du manuscrit, mais lui, stupide qu’il était, avec son cerveau dérangé, il n’avait, au cours des derniers jours, rien, mais alors rien saisi du tout, l’origine mystérieuse, inexplicable du texte, la force poétique qui s’en dégageait, le fait qu’il tournait résolument le dos aux formes de narration conventionnelles, l’avaient rendu sourd et aveugle, réduit à néant, comme s’il avait reçu un boulet de canon, cannon, alors que, dit-il en secouant la tête, l’explication se trouvait là, devant lui, depuis le début, il aurait dû la voir, de fait, il la voyait, et de surcroît, il l’admirait, seulement il ne comprenait pas ce qu’il voyait et ce qu’il admirait, à savoir que le manuscrit n’avait qu’un seul propos : écrire la réalité en boucle jusqu’à la folie, imprimer les scènes dans l’imaginaire du lecteur avec des détails délirants et des répétitions qui relevaient de la maniaquerie, c’était comme si l’auteur, expliqua Korim, et ce n’était pas une image, s’était servi, en guise de stylo et de mots, de ses ongles, pour graver les choses sur le papier et dans l’imaginaire du lecteur, car si l’accumulation de détails, les répétitions et les approfondissements rendaient la lecture plus difficile, tout ce qui était détaillé, répété, approfondi, restait gravé à jamais dans le cerveau, brain, et si les phrases se répétaient, l’auteur procédait à de fines modulations, ici la phrase enrichie, là simplifiée, ici plus obscure, là plus limpide, et de façon étrange, fit Korim songeur, cette répétition ne provoquait pas de crispation, d’agacement ou de lassitude chez le lecteur, non, cela lui permettait de se dissoudre, fit Korim en regardant le plafond, de se camoufler dans l’univers évoqué, mais bon, pour l’instant, il devait reprendre le récit … « 

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Pas facile d’acheter Guerre & Guerresorti fin octobre ; dans une première librairie, où je m’attendais à le trouver en tête de gondole, on me dit quoi ? comment ? qui ça ?, je dis vous savez, Krasznahorkai, le scénariste de Bela Tarr ? Guerre & Guerre a déjà été traduit en anglais, en allemand, en espagnol, en polonais, en hébreu, dis-je, vous pourriez peut-être l’intégrer au stock ? non, ce n’est pas possible, on peut juste vous en commander un exemplaire ; dans une deuxième librairie on me dit, regardez peut-être en vitrine, c’est sur la guerre 14-18 ? , dans une troisième librairie, introuvable, dans une quatrième, la plus grande, la principale,  the librairie du pays, un seul exemplaire, rangé à la lettre K au rayon littérature de l’est, mais rien sur le présentoir des nouveautés de l’est.

Guerre & Guerre, un livre qu’on souhaiterait, comme Korim son manuscrit, confier à l’éternité en le disséminant sur internet.

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Images : Guerre & Guerre, deuxième et troisième de couverture

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