Hôtel Pelikan

Première partie

1

CE MATIN

je suis en grande forme la ville se réveille l’air est frais conditions idéales pour le narrateur que je suis d’autant que dans cette histoire rien n’est écrit d’avance, personnellement je n’aime pas trop les scénarios si vous voyez ce que je veux dire, dans cette histoire comme dans la vie à chaque instant tout est ouvert tout reste possible on ouvre une porte qui donne sur une autre porte et l’on se retrouve dans un paysage inconnu qui nous rappelle des souvenirs que nous n’avons pourtant jamais vécus.

PERSONNELLEMENT JE SUIS COMPLETEMENT

vide les mots que je prononce me semblent sonner creux par exemple quand je prononce le mot moutarde la moutarde ne me monte pas au nez, je prends le mot moutarde parce que pas plus tard que la semaine dernière je me trouvai sur une aire d’autoroute dehors il tombait une pluie battante dans la station-service la vendeuse avait le regard clair et les avant-bras étonnement bruns et poilus j’étais hypnotisé, pour dissimuler mon trouble j’ai feint de m’intéresser à un dispositif ingénieux composé de six ou sept cylindres métalliques tournant sur eux-mêmes au dessus d’un bain de vapeur entraînant à leur tour en une rotation parfaitement régulière un lot d’une bonne demie douzaine de saucisses, en sortant de la station-service j’ai presque regretté de ne pas y avoir commandé un hot-dog avec de la moutarde plutôt que de m’être attardé de l’autre côté dans la salle de restaurant pour regarder tomber la pluie en avalant un hamburger aux champignons, la rotation parfaitement régulière des saucisses songeai-je en reprenant la route m’était apparue comme la promesse d’une vie nouvelle comme un encouragement à poursuivre sans délai ma propre trajectoire.

LA POPULATION S’ETAIT RASSEMBLEE

sur la place principale de la ville dans l’attente d’une communication importante des autorités, des familles entières avaient fait le déplacement depuis les faubourgs, certaines étaient arrivées là semblait-il depuis plusieurs jours on jouait aux cartes on buvait du thé noir on allumait des feux pour cuire des pommes de terre, pour accéder aux Archives Continentales il me fallut traverser la foule enjamber des femmes allaitant leur enfant contourner un attroupement houleux autour d’un combat de chiens piétiner des guenilles offertes à la vente une vieille paire de bottes un châle foncé une veste d’uniforme délavée, à plusieurs reprises j’ai cru reconnaître parmi les visages qui se retournèrent sur mon passage celui de la vendeuse de la station-service dont me séparaient pourtant quatorze heures de route que je venais d’accomplir sans m’arrêter, ce n’est pas une foule aussi hostile soit-elle qui me déviera de ma propre trajectoire hurlai-je toujours encouragé par le souvenir de la rotation inexorable des saucisses mais mes mots sonnaient creux dans le brouhaha intense d’ailleurs je n’étais pas le seul à vociférer des hommes surtout mais aussi des femmes jeunes ou vieilles lançaient par intermittence comme pour elles-mêmes des bordées de jurons chuintants et incompréhensibles. Un orchestre de vents entonna une valse lente et solennelle.

DE TOUTES FAÇONS

il vous faudra attendre me dit la patronne de l’Hôtel Pelikan, la chambre donne sur la Grand-Place vous pourrez voir si les Archives sont ouvertes ou sont fermées parfois la nuit on aperçoit de la lumière avec les événements on ne peut plus compter sur des horaires réguliers vous savez ici tout va un peu de travers et de plus je dois vous le préciser il y a eu le projet de déménagement les travaux ont bien commencé puis le chantier s’est arrêté on dit qu’ils ont déjà déménagé la lettre A la lettre B la lettre C la lettre D tentez votre chance la nuit s’il y a de la lumière le jour si quelqu’un rentre ou sort parfois ils ouvrent pendant une heure ou deux mais les volets restent fermés, les Archives ça n’intéresse plus personne sans vouloir vous paraître indiscrète qu’êtes-vous venus y chercher ?

SITUEE SUR LES CONFINS

orientaux la ville de G. ancienne cité épiscopale forte d’une tradition plus que millénaire en matière d’archivages s’était naturellement portée candidate pour accueillir le projet de regroupement par souci de rationalisation de toutes les Archives Continentales dans un ambitieux édifice en courbes de verre et de bois qui renouvellerait l’éclat dont jouissait déjà la ville grâce à sa célèbre bibliothèque baroque. Le pouvoir central, soucieux d’affirmer son influence jusqu’à la Zone Périphérique de l’Est, n’attendait pas moins qu’une telle manifestation d’allégeance de la part d’une cité souvent frondeuse voire incontrôlable.

JE REGARDE PAR LA FENETRE

la foule est toujours là les Archives sont toujours là pas vu de lumière cette nuit mais je me suis peut-être assoupi aujourd’hui l’air est frais conditions idéales je guette je surveille, les autorités ne feront pas de communication importante et pour cause elles ont quitté la ville depuis longtemps en emportant tout ce qui pouvait être emporté il ne nous restera plus qu’à nous en prendre à nous-mêmes il ne nous restera plus que nos yeux pour pleurer serons-nous seulement capables de reprendre en main les destinées de la cité notez qu’ici la situation n’est pas pire qu’ailleurs j’ai des informations grâce à ma clientèle les autorités ne contrôlent plus qu’une zone étroite de part et d’autre de l’autoroute dit Madame Notke la patronne de l’Hôtel Pelikan, je l’écoutai distraitement, le Continent est à l’agonie le Continent est sur le point de s’effondrer entendait-on depuis des années, en Périphérie du Sud en Périphérie du Nord des zones entières auraient déjà fait sécession, cependant dans la région Centrale dont je suis issu je n’ai jamais rien remarqué.

UNE FOIS DE PLUS

je relis le courrier reçu quelques jours avant mon départ précipité, Monsieur nous vous invitons à vous présenter aux Archives Continentales dans la ville de G. à compter du tant pour y occuper la fonction de. Sur le papier à en-tête officiel des Autorités Continentales par souci de rationalisation l’encre avait été économisée au point que la date de mon affectation reste à ce jour sujette à interprétation, quant à la nature de ma nouvelle fonction elle est tout simplement indiscernable.

2

AU FOND

je pense que ce fut une erreur de m’être considéré jusqu’à présent comme une saucisse passive qui tournerait indéfiniment sur elle-même, erreur car j’ai non seulement déjà réussi à m’extraire plus d’une fois du mouvement implacable du rotor dans des conditions certes assez peu glorieuses sur lesquelles je ne m’étendrai pas aujourd’hui, mais aussi et surtout parce que depuis que je réside à l’Hôtel Pelikan je découvre qu’indépendamment de la possibilité que j’aurais de m’extraire de la rotation c’est le rotor lui-même qui a eu et pourrait avoir encore des ratés, notez que je dis bien indépendamment de la possibilité car je pense que ce fut également une erreur une illusion d’avoir cru que mes actions resteraient toujours sans conséquence sur le déroulement de la rotation dans son ensemble, ce que j’entends par-là Madame Notke ajoutai-je, c’est qu’au cours de ces journées d’attente et d’observation dans votre établissement j’ai fini par acquérir la conviction profonde que nous sommes tout autant les saucisses que le rotor lui-même.

JE NE SAIS PAS

ce qui m’a pris ce matin de tenir un tel discours moi qui habituellement ne suis pas très bavard pourquoi me suis-je lancé dans ce vain raisonnement, au moment de les prononcer je sentais que mes mots sonnaient creux en particulier parce que je savais que je ne mentionnerai pas l’essentiel le trouble ressenti à la station-service le regard clair de la serveuse la foule sur la Grand-Place la porte close des Archives Continentales, la lumière qu’il m’a semblé y apercevoir cette nuit.

VOULEZ-VOUS

vous joindre à nous ce soir une fois par mois j’organise un dîner auquel est invitée la meilleure société de la ville vous y ferez des rencontres qui pourraient vous être utiles et agréables laissez-moi vous introduire auprès de certaines personnalités influentes qui seront à même de vous aider à éclaircir votre affaire m’a proposé Madame Notke alors que j’étais en train de regarder derrière elle la reproduction d’un panorama de la ville de G. accrochée au mur au-dessus du comptoir de la réception, je venais de terminer mon discours et confus embarrassé je songeais qu’un jour peut-être mon éloquence ne m’étonnerait plus moi-même, je m’exprimerais avec le tact et l’aisance de ce voyageur de commerce dont j’envie secrètement l’assurance mais que j’évite de croiser dans les couloirs de l’hôtel.

SUR LA GRAND-PLACE

pas de changement notoire à signaler depuis mon arrivée la semaine dernière une fois de plus j’observe la foule qui ondule au gré des rumeurs et des attractions les valses des orchestres les cris des enfants jouant à se poursuivre entre les attroupements la cuisson des pommes de terre dans de grandes marmites noircies par la suie le discours improvisé d’un orateur perché sur une caisse en bois affirmant qu’à compter de ce jour en ce lieu et à cette heure le peuple lançait un ultimatum aux autorités à l’issue duquel au cas où elles n’y répondaient pas il se verrait contraint de prendre lui-même toutes les mesures nécessaires à l’établissement d’un gouvernement légitime respectueux des droits les plus élémentaires.

3

QUAND

je ne regarde pas par la fenêtre je relis mes notes étalées sur la petite table en bois brun qui compose avec la chaise sur laquelle je suis assis et le lit assorti dans lequel je dors l’essentiel du mobilier de la chambre numéro 3 recommandée à juste titre par Madame Notke pour sa vue imprenable sur la Grand-Place, avantage auquel j’ajouterais le fait que la chambre numéro 3 se trouve au premier étage première porte à droite en haut des escaliers d’où je peux entendre les clients de l’hôtel sans avoir à les croiser, ils regagnent leur chambre ou descendent des étages et j’ai l’impression de déjà les connaître ces habitués de l’Hôtel Pelikan, Madame Notke n’étant pas avare de confidences à leur sujet, confidences auxquelles je prête l’oreille avec d’autant moins de pudeur et de retenue que je veille à rester moi-même lisse et glissant comme un savon, le matin à la réception devant la reproduction du panorama de la ville de G. une fois qu’ils sont partis vaquer à leurs affaires, courtage recouvrement de créances négoces d’alcools de viandes ou de soieries, et l’après-midi dans le salon privé de Madame Notke où je suis invité à prendre le café pour continuer à l’écouter. La déliquescence de la société la défiance généralisée vis-à-vis des autorités ce pressentiment collectif qu’un nouvel état des choses est imminent tout cela me laisse perplexe me disait-elle hier dans l’intimité de ses appartements, c’est comme si mes propres mots n’étaient plus capables de rendre compte de la réalité aussi suis-je tentée en ce moment de recommencer à chercher dans ma bibliothèque comme je le fis dans ma jeunesse un remède à mon désarroi autant qu’une échappatoire une possibilité d’évasion aussi bien que des mots qui me permettraient d’appréhender sereinement la situation, malheureusement mes dernières tentatives sont restées vaines ni Goethe ni Virgile ne m’ont été d’aucun secours pas plus que les auteurs locaux que j’invite parfois à dîner, j’en suis presque à me demander si la lecture d’un ouvrage de grammaire ou de rhétorique ne serait finalement pas plus appropriée.

LE TEMPS

s’élance comme un chapelet de saucisse sur l’autoroute dis-je (cette nuit j’ai vu de la lumière aux Archives Continentales pensai-je secrètement tout en continuant la conversation avec Madame Notke, je me suis précipité mais c’était trop tard tout était éteint tout était fermé impossible de distinguer quoi que ce soit par les fentes du volet).

4

QUAND JE

ne relis pas mes notes étalées sur la petite table en bois brun je feuillette les livres que Madame Notke m’a prêtés, celui-ci date un peu mais il pourra vous intéresser dit-elle, il a été rédigé par un voyageur étranger qui séjourna ici plusieurs mois et a bien connu mon trisaïeul, l’ouvrage lui est d’ailleurs dédicacé.

” Il existe dans la cité des confréries ou associations qui se réunissent de temps en temps pour se divertir ; on chante, on danse, on se livre à une joie bruyante qui est alimentée et payée par des souscriptions hebdomadaires. Ces fonds ne servent pas seulement qu’au plaisir, ils aident aussi les confrères tombés dans le malheur. Mais ces associations deviennent quelquefois de véritables coteries qui exercent une influence pernicieuse sur les élections et la vie de la cité.”

TOUS LES ÂGES

sont contemporains dis-je, cela m’apparaît de plus en plus évident au fur et à mesure que je vous écoute que j’observe la foule ou que j’arpente les rues de la cité en essayant de me fondre dans le décor, de même quand je vous regarde j’ai l’impression de déjà vous connaître de vous avoir déjà vue quelque part Madame Notke, vous me faites penser à une certaine actrice en même temps qu’à une tapisserie du quinzième siècle.

VOUS ÊTES FLATTEUR

mon cher, toute ma vie j’ai dû repousser les avances des clients de l’hôtel, avec vous c’est différent on peut vraiment discuter, vous dites que tous les âges sont contemporains, je dirais plutôt que chaque lieu contient tous les lieux, personnellement je suis beaucoup plus sensible aux configurations spatiales qu’aux oscillations du temps, ainsi d’après mon dernier recensement il existe dans le monde plus de trois mille cinq cents Hôtels Pelikan.

VOUS M’ETONNEZ

vous qui êtes une artiste de la parole il m’aurait semblé a contrario que votre matière de prédilection eût été la temporalité dis-je.

HOTEL PELIKAN

avec ou sans accent écrivez-le comme vous voulez avec un K avec un Q avec un C on en trouve au Monténégro en Polynésie je vous montrerai ma collection de cartes postales dit-elle. JE PREFERE en effet les cartes postales dis-je, personnellement j’ai cessé depuis longtemps de lire des romans, au fond qu’importent les descriptions les scénarios les personnages quand on constate comme j’ai pu le faire après toutes ces journées d’attente et d’observation dans votre établissement que c’est essentiellement la situation qui compte ? Vous dites que chaque lieu contient tous les lieux Madame Notke, j’ajouterais que chaque livre contient tous les livres.

AU COURS DE

mon seul et unique voyage loin de la ville de G., à la fin de mes années de pensionnat, la visite dans le sud du pays d’un parc dans lequel est reconstitué le Continent en miniature avec ses fleuves ses lacs ses montagnes et ses cent-vingt cités historiques reliées entre elles par un petit train m’a procuré un indescriptible sentiment d’effroi dit Madame Notke, soudain m’apparut comme une évidence le fait que ma vie ne serait que la miniature d’une de ces vies plus riches plus vastes plus essentielles auxquelles par mes lectures, j’avais fini par identifier la mienne.

CHAQUE LABYRINTHE

contient tous les labyrinthes dis-je, c’est pourquoi il est non seulement presque toujours impossible de s’en échapper, mais bien plus encore d’en atteindre le coeur.

EN QUITTANT

les faubourgs en direction du lac les trottoirs sont couverts de déchets épluchures de pommes de terre fanes de carottes de choux et de navets. Sur le chantier des nouvelles Archives Continentales au pied d’un édifice inachevé en forme de virgule, des enfants poursuivent une truie avec ses gorets.

Fin de la première partie

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